A Little Chaos

Alan Rickman as Louis XIV in Les Jardins du Roi, 2015 © Metropolitan FilmExport

Alan Rickman as Louis XIV in Les Jardins du Roi, 2015 © Metropolitan FilmExport

Les adaptations anglo-saxonnes de l’histoire de France sont toujours décevantes. Toujours. Pourquoi choisir un contexte historique précis si c’est pour le réinventer totalement ? Certaines données historiques sont incertaines, certains faits sont débattus et il y a carrément des trous dans l’histoire qu’un talentueux scénariste peut utiliser. Il est aussi tout à fait louable et possible d’inventer un personnage fictif évoluant dans un contexte historique réel (dans mon souvenir le film Ridicule de Patrice Leconte le fait très bien). Il est acceptable d’inventer des conversations privées, de fantasmer des complots secrets s’ourdissant à l’ombre de la grande histoire. Mais, je suis complètement stupéfaite à chaque fois que les données historiques sont volontairement bafouées. En quoi cela sert-il vraiment le film ? En quoi les personnages sont-ils plus attachants ? Je n’ai, par exemple, jamais vu une adaptation des Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas correcte. Et pourtant, Dumas a bien fait son travail. Il a clairement respectée l’histoire en général, tout en brodant des aventures pour ses héros. Il a inventé des personnages (en s’inspirant de personnages réels) et créé une fiction vraisemblable.

Affiche © Metropolitan Filmexport

Affiche Les Jardins du Roi d’Alan Rickman, 2015 © Metropolitan Filmexport

Tout ça pour dire que je suis allée voir Les Jardins du Roi de Alan Rickman au cinéma. Je ne voulais pas voir ce film parce que je savais déjà, rien qu’avec la bande-annonce, que ce serait très énervant. En même temps, j’ai beaucoup de sympathie pour Alan Rickman. Et j’aime beaucoup tous les acteurs du film (Kate Winslet, Matthias Schoenaerts, Stanley Tucci, Jennifer Ehle, Rupert Penry-Jones). C’est un film britannique en plus ! J’espère toujours plus de subtilité de la part des britanniques (c’est peut-être un tort). Finalement, je me suis donc laissée convaincre…

Et bam ! Les cinq premières minutes : Louis XIV est réveillé par ses enfants qui lui amènent le petit-déjeuner au lit ! What ! Bon, il faut peut-être juste que je relise les mémoires de Saint-Simon. Peut-être qu’avant de s’installer à Versailles, l’étiquette était un peu moins formelle. Peut-être que j’ai complètement fantasmé l’histoire de Petit-Lever[1].

Assez rapidement entendre Louis XIV s’exprimer en anglais et voir la cour de France à l’unisson est aussi un élément perturbateur. Mais là, je suis un peu fautive. Sous prétexte d’écouter ces acteurs britanniques que j’adore en VO, je me suis moi-même privée d’un élément de véracité.

Du coup, je suis assez curieuse de savoir comment les traducteurs se sont débrouillés avec Philippe d’Orléans ? …qui n’arrête pas d’appeler Le Nôtre « Nolly »! Surnom certes mignon, mais pas très français.

Carlo Maratta, André Le Nôtre, contrôleur des Bâtiments et dessinateur des Jardins du Roi, 1679, huile sur toile, 112 x 85 cm, Versailles, châteaux de VErsailles et de Trianon

Carlo Maratta, André Le Nôtre, contrôleur des Bâtiments et dessinateur des Jardins du Roi, 1679, huile sur toile, 112 x 85 cm, Versailles, châteaux de VErsailles et de Trianon

Matthias Schoenaerts as André Le Nôtre in Les Jardins du roi d'Alan Rickman, 2015  © Metropolitan FilmExport

Matthias Schoenaerts as André Le Nôtre in Les Jardins du roi d’Alan Rickman, 2015 © Metropolitan FilmExport

Et puisque l’on parle d’André le Nôtre, il est clairement le plus cruellement malmené par le film. Enfin, évidemment, on peut aussi voir les choses du bon côté… André le Nôtre est né en 1613. En 1682, il a donc 69 ans (le film narre la création de la Salle de Bal ou Bosquet des Rocailles, réalisé entre 1680 et 1683). Trouvez-moi un autre mec de 69 ans qui ressemble à Matthias Schoenearts (37 ans au compteur en vérité) ! Même les portraits idéalisés du XVIIe siècle n’auraient pas osé un tel travestissement de la réalité.

Vous avouerez que ça fait beaucoup d’approximations historiques sur des éléments qui ne sont pas vraiment secondaires pour se plonger dans l’époque. Malgré tout, pour le reste, je suis plutôt séduite.

Oui. Finalement, malgré ces motifs d’agacement, je reconnais que c’est un joli film. Les prestations des comédiens sont plutôt réussies, les jeux m’ont semblé subtiles, même lorsque les personnages sont exubérants. Et j’ai beaucoup aimé l’histoire de cette femme jardinière engagée par Le Nôtre pour réaliser le Bosquet des Rocailles. L’histoire peut sembler fantasque mais, pour le coup, elle est intelligente. Car, il est évident que Le Nôtre ne creusait pas lui-même les jardins de Versailles. Le chantier était tel, qu’il employait de nombreuses équipes et des assistants. Pourquoi, parmi eux, n’y aurait-il pas eu une femme ?

Jean Cotelle, le Jeune, Vue de la Salle de Bal ou Bosquet des Rocailles dans les jardins de Versailles, v.1688, huile sur toile, 200 x 140 cm, châteaux de Versailles et de Trianons

Jean Cotelle, le Jeune, Vue de la Salle de Bal ou Bosquet des Rocailles dans les jardins de Versailles, v.1688, huile sur toile, 200 x 140 cm, châteaux de Versailles et de Trianons

Madeleine Basseporte, Passiflore, XVIIIe siècle, aquarelle sur vélin, Paris, Museum national d'Histoire naturelle.

Madeleine Basseporte, Passiflore, XVIIIe siècle, aquarelle sur vélin, Paris, Museum national d’Histoire naturelle.

Pour rebondir sur l’article sur les femmes artistes, on a tendance à oublier assez vite le rôle que les femmes ont eu au XVIIe siècle dans le monde artistique, scientifique et artisanal. Il suffit de penser à l’importance des salonnières par exemple. Pour rester dans le domaine des jardins, on peut noter le titre important de Peintre des Jardins du Roi octroyé à Madeleine Basseporte, un peu plus tard, en 1743. Je ne suis pas suffisamment au fait des recherches concernant les assistants de Le Nôtre[2] pour savoir à qui est revenu la supervision du chantier de la Salle de Bal mais l’intrigue du film n’est pas complètement stupide car elle s’encastre dans le contexte historique. Il y a des femmes dans les comptes des Bâtiments du Roi qui portent le titre de Jardinières en chef. Aha ! Enfin un fait historique approximatif (on ne sait pas encore exactement quelles furent leurs tâches et on n’a pas encore trouvé de documents précis) utilisé de manière futée dans le scénario. Ça rachète clairement tout le reste (presque). Voilà ce qui fait que le film est attachant et que je me suis laissée embarquer par l’histoire. Si le contexte avait été mieux respecté, le film aurait été top !

Jean-Baptiste Leroux, Le Bosquet de la salle de Bal ou bosquet des Rocailles, Versailles, photographie, Paris, collection Jean-Baptiste Leroux.

Jean-Baptiste Leroux, Le Bosquet de la salle de Bal ou bosquet des Rocailles, Versailles, photographie, Paris, collection Jean-Baptiste Leroux.

Finalement, ce film est une expérience intéressante, perfectible, mais avec du charme.

Pour en savoir plus :

[1] En fait, non. Le cérémoniel versaillais est très bien connu, et il est évident que cette scène ne semble pas crédible, même si en 1682, Louis XIV loge encore au Louvre. Pour en savoir plus sur l’organisation d’une journée type du roi à la fin du XVIIe siècle, on peut simplement lire le résumé sur le site du château de Versailles.

[2] On peut écouter à ce sujet la spécialiste de la question, Patricia Bouchenot-Déchin, dans l’émission Au Cœur de l’Histoire du 11 mai 2015, à partir de 30min environ. Le Nôtre semble avoir travaillé avec peu d’assistants, essentiellement ses neveux.

Le titre de cet article est le titre original du film d’Alan Rickman.

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