Arcimboldo

Arcimboldo, Le Cuisinier, v. 1570, huile sur bois, 53 x 41 cm, Stockholm, Nationalmuseum.

Lors de notre virée à Dinard avec Delphine, nous avons aussi été voir une petite expo de photos intitulée « Des Légumes et des Hommes » dans la nouvelle médiathèque de la ville (L’Ourse, c’est le nom de la médiathèque, génial, non ?).

Les portraits de Joëlle Dollé ont ceci d’amusant qu’ils présentent les modèles avec un légume. C’est fun et aussi assez beau.

Joëlle Dollé, extrait Des Légumes et des hommes

Joëlle Dollé, extrait Des Légumes et des hommes

Les photos sont simples mais mises en scène pour que l’emplacement du légume (ou du fruit) soit plaisant. Et si on prend le temps (très court, donc très acceptable) de lire le texte[1] dessous, on découvre des anecdotes sur le légume et une information sur le modèle (certains célèbres, beaucoup inconnus). La plupart du temps, il y a un lien (plus ou moins ténu) entre le modèle et son accompagnement.

Et direct, cette expo ça m’a fait pensé aux têtes composées d’Arcimboldo. Mais bien sûr que tout le monde connaît Arcimboldo ! Enfin, peut-être qu’on ne se souvient pas du nom, mais vous avez forcément eu un prof qui vous a fait découper des fleurs et des fruits dans le catalogue de Meilland pour reconstituer un visage « à la manière de » quand vous étiez en maternelle ou en primaire (si, si, en France, on fait ça !). Et soit vous avez été traumatisé pour la vie (d’où cette perte de mémoire concernant Arcimboldo), soit vous avez gardé un goût étonnant pour les pêle-mêle, le scrapbooking et autres choses bizarres. Soit, au pire, vous avez fait des études d’histoire de l’art !

Arcimboldo, Autoportrait, 1587, crayon, encre, lavis sur papier, 44.2 x 31.8 cm, Gênes, Palazzo Rosso.

Arcimboldo, Autoportrait, 1587, crayon, encre, lavis sur papier, 44.2 x 31.8 cm, Gênes, Palazzo Rosso.

Arcimboldo c’est bien sûr les têtes composées mais c’est bien plus que ça malgré des débuts tout à fait classiques. Né dans une famille d’artistes à Milan (sans doute en 1526), il travaille dans l’atelier familial et participe à la réalisation des cartons des vitraux de la cathédrale de Milan. Parallèlement à ce travail sérieux, Giuseppe Arcimboldo s’adonne aussi au portrait et, peut-être, à l’invention de motifs plus originaux pour des collectionneurs. Mais, en réalité, on sait peu de choses des années 1550 et on imagine mal comment ce peintre sans grande renommée a pu être choisi par l’empereur Ferdinand Ier pour sa cour de Vienne ! C’est l’un des mystères à résoudre concernant cet artiste. Quoiqu’il en soit, il devient portraitiste officiel de la cour en 1562 et sera reconduit dans cette fonction pendant plusieurs années. Qui dit peintre de cour, dit aussi artiste multitâches et on lui confie la réalisation de décors pour des festivités dès le début des années 1570. Il poursuivra cette activité durant longtemps, notamment sous Rodolphe II à Prague. En plus des décors (et c’est là que c’est intéressant), Arcimboldo réalise aussi  les costumes et les masques où il développe une grande fantaisie.

Arcimboldo, Costume pour un chevalier, 1585, crayon et lavis bleu sur papier, 316 x 209 cm, Florence, Offices.

Arcimboldo, Costume pour un chevalier, 1585, crayon et lavis bleu sur papier, 316 x 209 cm, Florence, Offices.

Typiquement, c’est un peintre maniériste qui ose des déformations, des surcharges, etc. Son coup de crayon est rapide, ses lignes très découpées et pleines de fioritures. Mais surtout, sous des allures amusantes et légères, ses références sont très pointues. Motifs mythologiques ou historiques sont transformés pour s’appliquer à l’époque de l’artiste et s’associent au répertoire symbolique et allégorique de l’humanisme. C’est le travail d’un intellectuel, qui possède une grande culture. A ce titre, Arcimboldo devient aussi conseiller pour les collections impériales. Il voyage pour acquérir des œuvres mais surtout il doit être partie prenante de la constitution de la collection d’objets rares rassemblés par l’empereur. Ce cabinet de curiosités mêle œuvres d’art, objets,  naturalia (coquillages, œufs, etc) et dessins réalistes de faune exotique[2] (voire animaux naturalisés). Ce contexte explique l’apparition des têtes composées chez le peintre italien[3]. Car on y retrouve le goût des contemporains pour la virtuosité, des liens avec l’alchimie qui entraînent un intérêt pour l’hybridation ou la métamorphose, un plaisir intellectuel à déchiffrer les références allégoriques ou mythologiques qui s’y glissent, etc. Dans le contexte d’un art de cour, tout cela sert à glorifier la figure du souverain.

Arcimboldo, Le Cuisinier, v. 1570, huile sur bois, 53 x 41 cm, Stockholm, Nationalmuseum.

Arcimboldo, Le Cuisinier, v. 1570, huile sur bois, 53 x 41 cm, Stockholm, Nationalmuseum.

Arcimboldo, L'Hiver, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Arcimboldo, L’Hiver, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Ainsi, la série des quatre saisons (dont il existe aujourd’hui plusieurs versions[4]) était accompagnée d’un poème de Giovanni Battista Fonteo qui expliquait ce qu’il fallait comprendre : associée à la série sur les éléments, on doit y voir un thème général qui expose le rôle de l’empereur qui gouverne le macrocosme des saisons et des éléments tout comme il gouverne ses états. Par ailleurs, le gouvernement des Habsbourg sera aussi éternel que la succession des saisons et grâce à eux le monde ne peut être qu’harmonieux (de l’art de cour, je vous dis, en réalité, de la propagande politique !).

Arcimboldo, L'Eté, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Arcimboldo, L’Eté, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Arcimboldo, Le Printemps, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Arcimboldo, Le Printemps, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Arcimboldo, L'Automne, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Arcimboldo, L’Automne, 1573, huile sur toile, 76 x 64 cm, Paris, Louvre.

Après avoir portraituré de manière humoristique quelques personnages de la cour et avoir lancé cette mode des têtes composées, Arcimboldo obtient de l’empereur l’autorisation de rentrer en Italie en 1587 (il aura passé 25 ans à Vienne et Prague) mais en promettant de continuer de peindre pour la cour, ce qu’il fit et ce qui lui valut le titre de comte palatin en 1591 (titre dont il ne profita pas beaucoup puisqu’il mourut en 1593).

Arcimboldo, Le Juriste, 1566, huile sur toile, 64 x 51 cm, Mariefred, Gripsholm Castle.

Arcimboldo, Le Juriste, 1566, huile sur toile, 64 x 51 cm, Mariefred, Gripsholm Castle.

Outre une grande vogue de son temps, les têtes composées d’Arcimboldo sont une source d’inspiration incessante, en particulier pour la publicité et les artistes contemporains. Voici une petite sélection.

Campagne Perrier, agence Cato Johnson, 1989

Campagne Perrier, agence Cato Johnson, 1989

Campagne Darty, agence H, 2011

Campagne Darty, agence H, 2011

Campagne Malibu, agence Marcel, 2007-2012

Campagne Malibu, agence Marcel, 2007-2012

Till Nowak, Salad, 2006

Till Nowak, Salad, 2006

Bernard Pras, Inventaire 77 – Arcimboldo, 2007, photographie, coll. particulière.

Bernard Pras, Inventaire 77 – Arcimboldo, 2007, photographie, coll. particulière.

Pour en savoir plus :
 
[1] Les textes sont de Christophe Opec et correspondent à ceux du livre dont est extraite cette exposition, Des Légumes et des Hommes, Editions du Chêne, 2012. Le texte qui accompagne l’illustration que j’ai choisi : « Le roi Louis XIV était fondu d’asperges, alors La Quintinie, directeur de tous les jardins fruitiers et potagers royaux, réussit pour lui le tour de force de les faire pousser en décembre et janvier.
Aurélie est danseuse ». 
[2] On sait aujourd’hui que l’empereur Rodolphe II avait fait réaliser par plusieurs artistes, dont Arcimboldo, des études d’après nature d’animaux regroupées dans un recueil conservé aujourd’hui à Vienne.
[3] Arcimboldo n’est cependant pas l’inventeur du procédé qu’on trouve sous différentes formes à la même époque. En France avec des masques inventés pour les fêtes et décors de Fontainebleau, à Milan où Léonard de Vinci semble avoir réalisé une tête de Méduse dans le même esprit (d’après Vasari) et pourquoi pas aussi cette assiette dont le décor forme une tête mais composée par une accumulation de phallus (oui, c’est bizarre, mais c’est en fait très sérieux et très typique du maniérisme).
[4] De la version originale, ne subsistent que l’Hiver et l’Eté (conservés au Kunsthistorisches Museum de Vienne) et le Printemps (conservé au Prado à Madrid). Mais Arcimboldo en fit une copie à la demande de l’empereur Maximilien II (c’est la version du Louvre) pour l’offrir à Auguste de Saxe. Dans cette seconde version, l’encadrement floral est un ajout par rapport à la première version.
 
Sur la médiathèque de Dinard, l’Ourse, le site officiel.
Sur Joëlle Dollé, tant qu’à faire autant aller directement sur son site personnel.
Et sur le livre Des Légumes et des hommes.
Si vous n’avez jamais ouvert un catalogue Meilland, c’est le moment de jeter un œil sur le site internet ! Je n’imagine même pas le temps que j’ai pu passer à découper leurs catalogues pour diverses activités et plus tard, les heures passées à cocher les possibilités d’acquisition… quasiment jamais commandées !
Sur Arcimboldo il existe un catalogue d’exposition assez complet, celui de l’exposition présentée au musée du Luxembourg en 2007-2008 : Arcimboldo (1526-1593), exposition : Paris, Musée du Luxembourg, 15 septembre 2007 – 13 janvier 2008 ; Vienne, Kunsthistorisches Museum, 12 février – 1er juin 2008, Paris, Vienne, Milan, Musée du Luxembourg, Kunsthistorisches Museum, Skira, 2007. Et le site est toujours accessible en ligne.
 

 

 

This entry was posted in Au balcon, Au bureau, New and tagged , , , , , , . Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *