Baroque

Image9

fig. 1 : détail du saint Jean

Je viens de lire 210 descriptions du Triptyque de la Descente de croix de Rubens ! Je vous parle du retable de la cathédrale d’Anvers, l’immense ensemble de 420 cm de haut. Mon boulot est dingue. Mais l’avantage c’est qu’autant vous dire que cette œuvre je la connais sous toutes ses coutures. Et je peux affirmer que saint Jean (fig. 1) est définitivement identifié par la moitié des lecteurs comme une femme ! Alors que personnellement, je ne le trouve pas particulièrement efféminé dans ce tableau. Peu importe d’ailleurs que l’on reconnaisse ou pas saint Jean, Marie-Madeleine et les autres, l’intérêt de l’œuvre est ailleurs que dans l’identification des scènes et des personnages. C’est surtout une peinture exemplaire de son époque… et ça c’est l’occasion de vous en parler un peu.

Image2

fig. 2 : Rubens, Saint Grégoire entouré d’autres saints, huile sur toile, 477 x 288 cm, Musée de Grenoble

Le 28 octobre 1608 Rubens quitte précipitamment l’Italie pour Anvers car sa mère est au plus mal. Il n’est pas rentré à Anvers depuis neuf ans, c’est un jeune peintre (il a 31 ans)[1] peu connu dans son pays. A son arrivée sa mère est déjà morte mais Rubens en profite pour lui rendre un dernier hommage en accrochant près de son tombeau une grande toile peinte en Italie, le Saint Grégoire entouré d’autres saints (fig. 2)[2]. Ce geste de dévotion est surtout un excellent moyen de promotion car c’est l’occasion de montrer ses capacités.

A cause de la crise iconoclaste des années 1566 et 1581, beaucoup d’œuvres religieuses ont été détruites aux Pays-Bas. Or, au moment où Rubens rentre en Flandres, la paix semble s’installer (du moins dans les Pays-Bas espagnols, les Provinces-Unies étant toujours en conflit avec leurs voisins)[3]. Les archiducs Albert et Isabelle entreprennent alors une politique de reconstruction et d’édification d’églises, de monastères, de collèges. Ce mouvement suppose aussi la commande de peintures pour orner les retables de ces nouveaux bâtiments.

Rubens arrive donc à point nommé et reçoit dans les mois qui suivent son retour plusieurs commandes pour des œuvres religieuses. Justement ! Un retable sur le thème de la Déposition de Croix lui est commandé par la guilde des arquebusiers pour la cathédrale Notre-Dame d’Anvers (fig. 3). Le contrat est signé en 1611 et l’œuvre terminée en 1616.

Pieter-Paulus Rubens, Triptyque de la Descente de croix, 1612-1614, huile sur bois, Anvers, Cathédrale.

Fig. 3 : Pieter-Paulus Rubens, Triptyque de la Descente de croix, 1612-1614, huile sur bois, Anvers, Cathédrale.

L’œuvre est peinte sur bois et les panneaux représentent des scènes différentes situées dans des espaces différents. C’est un choix qui renvoie à la tradition flamande car en Italie, le plus souvent, on choisit à cette époque de peindre sur toile et de représenter un espace unifié (le polyptyque est d’ailleurs progressivement abandonné au profit du panneau unique). Rubens se plie donc ici à une contrainte.

Image4

fig. 4 : retable fermé

Le retable fermé montre Saint Christophe (littéralement celui qui porte le Christ) guidé par un ermite tenant une lanterne (fig. 4 ). Ouvert, le retable figure au centre une Déposition de croix, à gauche, la Visitation, à droite, La Présentation au Temple (fig. 3 ).

Le format, considérable[4], correspond aussi au vœu de monumentalité exprimé par les théologiens de la Contre-Réforme. Il s’agit d’impressionner les fidèles et de concentrer le regard vers l’autel. C’est d’ailleurs à son rôle de tableau d’autel que l’on doit le panneau central. Derrière l’autel il est courant de montrer une Crucifixion ou une scène apparentée. C’est l’occasion de rappeler pourquoi on pratique l’Eucharistie[5].

Le sujet de la Descente de croix ou Déposition[6] n’est donc pas original. Mais, si le sujet a été souvent traité depuis le Moyen-Âge, au XVIe et au XVIIe siècle il se complexifie : on ajoute des figures, des échelles sont appuyées à la croix, parfois les instruments de la Passion gisent à terre et on utilise couramment un suaire pour descendre le corps. Chez Rubens, la représentation du corps du Christ est traitée de manière intéressante et très naturaliste. La peau très blanche est tachée de gouttes rouges, la pose est alanguie, les bras et les mains relâchés, la tête tombe mollement, le corps est pesant (fig. 5).

Image6

fig. 5 : détail du panneau central

Le panneau central est plus dynamique que les panneaux latéraux. On peut d’ailleurs opposer les lignes courbes enchevêtrées et la grande diagonale du panneau central et les lignes plus droites (verticales, horizontales) des panneaux latéraux (fig. 6).

Image5

Fig. 6 : lignes de force

On remarquera cependant que la palette de couleurs est cohérente. La dominante est ocre mais des tâches rouge vif ressortent sur presque tous les panneaux (sauf celui avec l’ermite). Les couleurs chaudes apportent aussi une certaine sensualité. Rubens est naturellement un coloriste. Son passage en Italie l’amène à travailler dans le sens du Baroque. Ainsi, il existe malgré la diversité des sujets et des compositions une certaine unité formelle.

Image7

fig. 7 : Saint Christophe supportant le poids du Christ

En outre, on peut trouver grâce à cela un lien iconographique entre les panneaux. Tous les personnages vêtus de rouge sont ceux qui portent le Christ : la Vierge enceinte, saint Jean dans la Descente de croix, le prêtre dans le temple, saint Christophe (fig. 7) pour la traversée de la rivière (on en profite pour remarquer que lorsque le retable est ouvert, le Christ est placé sur une même ligne horizontale, fig. 6). Autrement dit, on peut interpréter ces personnes comme des « supporters » du Christ, ceux qui le soutiennent et c’est particulièrement important par rapport au contexte. La période de la Contre-Réforme correspond à une crise religieuse et il semble important de présenter ceux qui soutiennent l’Eglise catholique.

Image8Un rôle original mais approprié. Le retable est donc parfaitement adapté à son usage, à son contexte et est représentatif du style de Rubens, brillant et coloré. On y trouve un clin d’œil populaire (le costume de Marie dans la Visitation), un côté mélodramatique (le corps du Christ et les larmes des filles), un aspect sacré (la Présentation au temple) et un effet spectaculaire (Saint Christophe qui semble sortir du cadre). Effet garanti !

Pour en savoir plus :

[1] Rubens est né en 1577. Elevé d’abord dans la foi protestante, sa mère qui était catholique lui donne une éducation catholique après la mort de son père.

[2] Sur le site du musée de Grenoble on peut mieux découvrir le Saint-Grégoire.

[2] Signature de la trêve de Douze Ans en 1609.

[3] 420 x 150 cm pour chaque volet et 420 x 310 cm pour le panneau central

[4] La mode est aussi aux retables qui présentent en leur centre une scène du Nouveau Testament (de préférence avec le Christ). Il s’agit en réalité d’une obligation énoncée par les théologiens après le Concile de Trente et qui sera affirmée par le synode diocésain d’Anvers en 1610.

[5] Après la mort du Christ, un homme pieu, Joseph d’Arimathie, obtient l’autorisation d’enterrer la dépouille du Christ dans un tombeau. Aidé de Nicodème qui apporte de la myrrhe et de l’aloès pour l’embaumement, il détache le corps et le prépare. Les quatre évangélistes rapportent ce fait (Mathieu 27, 57-61 ; Marc 15, 42-47 ; Luc 23, 50-56 ; Jean 19, 38-42). Seuls les trois premiers évoquent aussi la présence de Marie-Madeleine et de « l’autre Marie », la mère de Joseph et Jacques. Ce sont cependant les évangiles apocryphes qui évoquent les détails du détachement de la Croix. C’est la raison pour laquelle en iconographie, on distingue souvent trois phases : la Descente de Croix, la Déposition et la Lamentation.

Et aussi, pour découvrir Rubens dans son ensemble, consulter le beau livre sur Rubens de Nadeije Laneyrie-Dagen : Rubens, Hazan, Paris, 2003.

Enfin, sur le site de la cathédrale d’Anvers (que l’on peut consulter en français) on trouve aussi une courte analyse de l’oeuvre.

 

This entry was posted in Au bureau, New. Bookmark the permalink.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *