Cena #2

cène5L’autre fois, j’abordais la composition de la Cène de Léonard de Vinci. Un tableau terriblement bien construit et donc très efficace. Car ce que cherche Léonard dans ce tableau c’est la lisibilité. Le sujet doit être compris facilement mais, étant donné son emplacement, l’œuvre doit aussi permettre la méditation. C’est-à-dire qu’il faut que le tableau invite à la réflexion plutôt que de faire éprouver des sentiments. Bien sûr, les personnages expriment des sentiments mais le spectateur est surtout amené à réfléchir devant cette frise de personnages car les lignes verticales et horizontales, la symétrie, la rigueur font de ce tableau une œuvre intellectuelle.

Léonard de Vinci, La Cène, tempera et huile sur enduit, 460 x 880 cm, Milan, Santa Maria delle Grazie.

Fig. 1 : Réfectoire du couvent Santa Maria delle Grazie à Milan.

Et tout cela se justifie car l’œuvre était destinée au réfectoire du monastère de Santa Maria delle Grazie à Milan (fig. 1). Même si la commande est passée par le duc Ludovico Sforza (qui venait manger deux fois par semaine dans le réfectoire), c’est bien aux moines du monastère que s’adresse le tableau. Des moines qui, pendant qu’ils se restaurent, peuvent observer une scène religieuse avec des personnages en train de manger aussi. D’ailleurs, la manière dont Léonard use de la perspective géométrique peut donner l’impression que la salle où se déroule la Cène est le prolongement du réfectoire. Une scène de repas dans une salle à manger c’est très courant.

Mais évidemment pas n’importe quel repas. Le dernier repas du Christ avec les apôtres : la Cène pour nous en français, Cena en italien, Last Supper en anglais[1]. Une scène mémorable. Racontée par tous les évangélistes avec plus ou moins de détails[2]. Ce n’est pas un hasard si le dernier repas du Christ est un dîner. Dans l’Antiquité, le dîner est le repas le plus important de la journée. C’est le repas le plus riche et celui qui permet de rassembler les membres d’une famille et des hôtes.

Léonard de Vinci, La Cène, tempera et huile sur enduit, 460 x 880 cm, Milan, Santa Maria delle Grazie.

Fig. 2 : Léonard de Vinci, La Cène, tempera et huile sur enduit, 460 x 880 cm, Milan, Santa Maria delle Grazie.

Durant ce célèbre dîner deux évènements importants ont lieu. D’abord le Christ annonce que l’un des apôtres va le trahir. Ce qui conduit tous les autres à cette agitation subite. Chez Léonard on comprend bien leur étonnement, leur surprise, et leur négation (fig. 3).

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Fig. 3 : détail de La Cène de Léonard de Vinci (partie gauche)

Ensuite, le Christ propose la cérémonie de l’Eucharistie. C’est la première fois qu’il y a partage du pain et du vin et que la symbolique christique y est associée. Dans l’œuvre de Milan, la figure centrale du Christ, hiératique et solennelle, traduit bien l’idée de cette cérémonie. Le Christ est représenté comme un prêtre durant l’Eucharistie (fig. 4).

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Fig. 4 : détail de La Cène de Léonard de Vinci

Généralement les peintres choisissent l’un ou l’autre de ces deux évènements, l’autre n’étant que suggéré. L’originalité de Léonard a donc été de réussir à conjuguer ces deux moments de manière à ce que chacun soit bien lisible mais sans privilégier l’un par rapport à l’autre.

On sait que Léonard a beaucoup travaillé à la mise en place du groupe mais aussi sur l’expression et la gestuelle des personnages. Il reste de nombreux dessins préparatoires (fig. 5 et 7).

Léonard de Vinci, Esquisses de composition pour la Cène ; esquisses architecturales et géométriques, v. 1490-92, plume, encre et pierre noire, 26.6 x 21.4 cm, Londres, Collections Royales.

Fig. 5 : Léonard de Vinci, Esquisses de composition pour la Cène ; esquisses architecturales et géométriques, v. 1490-92, plume, encre et pierre noire, 26.6 x 21.4 cm, Londres, Collections Royales.

Outre ce choix iconographique, Léonard suit les normes habituelles. On peut identifier certains des apôtres : Pierre, Judas, Jean (les autres ont été identifiés mais ne sont pas évidents à reconnaître). La table est dressée, non à la mode antique mais comme on le fait généralement, à la mode de l’époque de la peinture (ce qui crée une connivence encore plus grande avec ceux qui regardent l’œuvre en mangeant) (fig. 9).

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Fig. 6 : détail de la Cène de Léonard de Vinci : Judas, Pierre et Jean

Fig. 7 : Léonard de Vinci, Etude d’homme qui tourne la tête, v. 1495, sanguine sur papier préparé à l’ocre rouge, 18 x 15 cm, Londres, Collections Royales.

L’état actuel de la peinture (qui n’est pas une fresque à proprement parler mais un mélange de tempera et d’huile sur un enduit sec) ne permet pas une complète lisibilité des détails mais grâce aux dessins préparatoires (fig. 5 et 7) et surtout à la copie réalisée par Giampietrino, on peut observer les symboles (fig. 8). On voit ainsi nettement le Christ désigner le pain et le vin (fig. 4). On remarque que saint Pierre tient, comme c’est la tradition, un couteau. On identifie aussi clairement Judas grâce à la bourse qu’il tient à la main (le prix de sa trahison). Enfin, d’une manière également conventionnelle, l’un des apôtres est imberbe et présente des traits juvéniles et presque féminins. Il s’agit de saint Jean. L’apôtre Jean est généralement placé à la gauche du Christ et il réagit de manière très émotive à l’annonce de la trahison (il est parfois représenté couché sur le Christ).

Giovanni Pietro Rizzoli dit Giampetrino, La Cène, v. 1520, huile sur toile, 302 x 785 cm, Londres, The Royal Academy of Arts.

Fig. 8 : Giovanni Pietro Rizzoli dit Giampetrino, La Cène, v. 1520, huile sur toile, 302 x 785 cm, Londres, The Royal Academy of Arts.

Si l’on compare le tableau de Léonard d’un point de vue iconographique aux autres représentations de la Cène, ses choix n’ont rien de suspect ou d’original. Au contraire, Léonard respecte parfaitement les conventions. On peut discuter de l’aspect androgyne de saint Jean mais là encore, ce n’est pas rare chez les peintres (une manière de signifier la jeunesse de saint Jean) et c’est également un trait caractéristique de Léonard : l’androgynie est présente aussi bien dans ses représentations masculines que féminines. On peut d’ailleurs noter que le Christ lui-même possède cette ambiguïté qui passe plus inaperçue grâce à la barbe.

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Fig. 9 : détail de la Cène de Léonard de Vinci

En vérité la grande originalité de l’œuvre de Léonard n’a rien à voir avec de mystérieuses théories à propos de la présence de Marie-Madeleine dans la scène mais concerne plutôt le personnage de Judas. Ordinairement, on représente Judas à l’écart, d’une manière ou d’une autre (c’est d’ailleurs un sujet que j’aimerai traiter spécifiquement un jour). Or, ici, Judas est parfaitement intégré au groupe des apôtres. Mieux, il fait partie du trio le plus important puisqu’il termine le groupe formé de saint Pierre et de saint Jean (fig.6). Ainsi, au lieu de représenter Jean à gauche, Pierre à droite et Judas à l’écart, Léonard a associé ces trois personnages, une manière de faire méditer aussi sur le rôle de chacun et plus particulièrement sur celui de Judas, dont la trahison est finalement l’élément déclencheur de la suite de l’histoire…

Pour en savoir plus :

[1] Il n’y a qu’en français qu’on utilise un mot spécifique pour cette scène. Le mot « cène » étant forgé sur le latin « cena » qui veut juste dire « dîner ».

[2] Les 4 évangiles racontent le dernier repas que le Christ prit avec ses disciples le jour de la Pâque. Matthieu, XXVI, 17-29 ; Marc, XIV, 12-26 ; Luc, XXII, 7-23 ; Jean, XIII, 21-30.

Sur le contexte, les dessins et l’œuvre de Giampietrino, on se reporte à l’intéressant catalogue d’exposition : SYSON (L.) et KEITH (L.), Léonard de Vinci à la cour de Milan, Londres, National Gallery, 9 novembre 2011- 5 février 2012, Londres, National Gallery Compagny Limited, 2011.

Et bien sûr, si on veut fantasmer, se divertir (mais ne surtout pas faire d’histoire de l’art), on peut lire (ou relire ?) Le Da Vinci Code de Dan Brown.

 

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2 Responses to Cena #2

  1. la soeurette says:

    Très intéressant ! Le monastère de Santa Maria delle Grazie me semble familier ;-)

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