Cena #1

cène-détailLa Cène de Santa Maria delle Grazie à Milan est sans doute l’un des tableaux les plus célèbres de Léonard de Vinci (après la Joconde). C’est amusant comme la célébrité d’un tableau ne vient pas forcément de ses qualités mais plutôt de sa médiatisation. Je trouve évidemment la Joconde très intéressante mais franchement, il y a de plus beaux tableaux au Louvre (y compris dans la même salle). Des tableaux plus faciles, plus colorés, plus originaux, et même des tableaux de Léonard plus mystérieux : comme le beau Saint Jean Baptiste, dont personne ne parle et que l’on peut voir avec une certaine proximité et sans foule. La Joconde est surtout célèbre depuis qu’elle a été volée en 1911. Une histoire rocambolesque et médiatique qui a donné au tableau une belle aura amplifiée par quelques voyages à l’étranger[1].

Pour la Cène, c’est un peu différent. Le tableau est ancré dans l’imaginaire collectif car sa composition est un prototype pour plusieurs autres. Il faut reconnaître que le tableau est d’une efficacité redoutable. Très pensé par Léonard, très construit, il donne malgré tout une impression de naturel. Le travail de réflexion disparaît derrière une apparente facilité. C’est comme pour un ballet : on sait que toutes les figures sont difficiles, qu’elles nécessitent un entraînement acharné, une énergie folle mais cela semble tellement facile et aérien, tellement naturel et spontané.

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Léonard de Vinci, La Cène, tempera et huile sur enduit, 460 x 880 cm, Milan, Santa Maria delle Grazie.

La Cène, c’est donc cela. Une structure ultra réfléchie et hyper organisée qui donne l’illusion d’être simple et qui permet ainsi de bien lire le tableau.

D’abord, il y a le contexte : une pièce rectangulaire, assez basique mais avec de la profondeur. Léonard a utilisé de la perspective géométrique pour donner cette impression d’espace. Toutes les lignes droites transversales au plan du tableau (et qui sont parallèles entre elles dans la réalité), convergent vers un point de fuite situé sur la ligne d’horizon.

cène3On remarquera aussi que la ligne d’horizon se situe sur l’axe médian horizontal et que le point de fuite est sur l’axe médian vertical. C’est-à-dire que le point de fuite est placé sur le centre géométrique du tableau (évidemment, ce n’est pas un hasard).

cène4Quand on regarde le tableau pour la première fois ce qui semble évident c’est la quasi symétrie de l’ensemble. Effectivement, Léonard a utilisé l’axe médian vertical comme élément de construction et il a disposé de part et d’autre un nombre parfaitement équivalent d’éléments : 6 personnages à gauche et 4 ouvertures, 6 personnages à droite et 4 ouvertures. On peut parler d’une composition équilibrée : comme dans une balance les deux plateaux pèsent le même poids. Sur l’axe médian vertical, un dernier personnage est placé. Il est l’aiguille de la balance, celui autour duquel tout s’organise. Il est le centre, le point de fuite, l’axe de symétrie.

cène5On peut aussi observer que ce personnage principal s’inscrit dans une forme triangulaire. La posture des bras amplifie la forme naturellement triangulaire du buste humain. La pyramide est une forme couramment utilisée dans les œuvres d’art. Elle permet de signifier visuellement l’idée de hiérarchie. Le personnage (ou l’objet) situé en haut d’une pyramide est le plus puissant, le plus important, le meilleur, le sacré ou simplement, le sujet principal. Par extension, si on veut faire ressortir un personnage au sein d’un groupe, il suffit (comme ici) de l’inscrire dans cette forme pyramidale. On remarquera que Léonard a pris soin d’éloigner légèrement les personnages situés à droite et à gauche du personnage principal pour rendre cette forme pyramidale plus lisible.

cène6Malgré cela, tous les personnages semblent inscrits dans une bande horizontale dont aucun ne sort. Il s’agit d’une composition en frise. L’horizontalité de la table et l’alignement des têtes permettent de comprendre qu’il est question d’un groupe uni et situé sur un pied d’égalité.

cène7Pour éviter une trop grande monotonie, Léonard de Vinci a su animer chacun des personnages. Bien que le point de vue général soit frontal et que tous soient disposés derrière la table qui crée une frontière visuelle avec notre regard, une impression de vie et de naturel transparaît. Chaque personnage est disposé d’une manière singulière et s’anime grâce à une gestuelle expressive.

On peut aussi noter que les six personnages situés de chaque côté de l’axe médian sont organisés par groupe de trois. L’ensemble de l’œuvre possède dont un rythme symétrique et équilibré mais dynamique (3 – 3 – 1 – 3 – 3). Une composition redoutable, je vous disais !

cène8Ce qui explique pourquoi de nombreux artistes aient repris le procédé. A la fois hommage mais aussi parfois parodie, détournement, transgression. La composition de Léonard est devenue tellement célèbre que le cinéma, les séries télévisées, la presse et la publicité s’en sont joyeusement emparées. Terriblement divertissant !

Andrea del Sarto, La Cène, 1520-25, fresque, 525 x 871 cm, Florence, Couvent de San Salvi.

Andrea del Sarto, La Cène, 1520-25, fresque, 525 x 871 cm, Florence, Couvent de San Salvi.

Philippe de Champaigne, La Petite Cène, 1648, huile sur toile, 80 x149 cm, Paris, Louvre.

Philippe de Champaigne, La Petite Cène, 1648, huile sur toile, 80 x149 cm, Paris, Louvre.

Raoef Mamedov, Last Supper, 1998

Raoef Mamedov, Last Supper, 1998

Luis Buñuel, extrait de Viridiana, 1961

Luis Buñuel, extrait de Viridiana, 1961

Brigitte Niedermair, Publicité Marithé et François Girbaud, 2005

Brigitte Niedermair, Publicité Marithé et François Girbaud, 2005

Affiche promotionnelle du film Inhérent Vice de Paul Thomas Anderson, 2014

Affiche promotionnelle du film Inhérent Vice de Paul Thomas Anderson, 2014

Oh, et bien sûr, je n’ai encore rien dit du sujet… Si ça vous dit, je continue dans un prochain article.

Pour en savoir plus :

[1] La question de la célébrité de la Joconde pourrait donner lieu à un article en soi. On peut quand même en apprendre un peu plus sur son vol dans cet article récapitulatif du Figaro.

D’autres exemples de détournement de cette composition sur ce site : La Cène revisitée.

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