Charlie

logo je suis charlieJ’ai recommencé cet article plusieurs fois. Plein d’idées se bousculaient et j’avais vraiment envie de poster un commentaire mais, d’un autre côté, je ne voulais pas faire n’importe quoi, réagir de manière trop émotive (ce n’est pas vraiment mon genre) ou me contenter de poncifs. Après avoir vu quelques articles intéressants et en relisant mes notes je pense que ce qui m’importe le plus dans tout cela c’est la question du rôle de la caricature, de son sens, de son histoire. C’est donc par ce biais que j’ai choisi de rendre un (modeste) hommage à Charlie Hebdo après les évènements dramatiques de cette semaine.

Henri Meyer, En Chine - Le gâteau des Rois et... des Empereurs publié dans Le Petit Journal, 1898, estampe coloriée, Berlin, BPK.

Henri Meyer, En Chine – Le gâteau des Rois et… des Empereurs publié dans Le Petit Journal, 1898, estampe coloriée, Berlin, BPK.

Ma première idée est que la caricature est clairement une forme artistique. Certes, on l’utilise dans les journaux d’actualités et elle se rattache à l’univers journalistique mais c’est avant tout une image. Une image qui est inventée, construite, créée par un dessinateur talentueux capable de synthétiser une idée, saisir la ligne essentielle d’un sujet, supprimer les détails inutiles ou les grossir. C’est-à-dire qu’une caricature n’est pas le reflet de la réalité. C’est une composition, une invention qui s’inspire de la réalité mais la travestit, la transforme, l’exagère, la détourne pour transmettre un message. Or, ce message est une satire qui utilise l’image plutôt que le texte. Faire une satire c’est par définition tourner quelque chose en ridicule (en latin, satira désigne une farce) dans le but évident de critiquer ET de faire rire.

Anonyme, Trois sur le pot! en attendant les autres (Louis-Philippe, Guizot et Abd-el-Kader), 1848, lithographie, Paris, BNF.

Anonyme, Trois sur le pot! en attendant les autres (Louis-Philippe, Guizot et Abd-el-Kader), 1848, lithographie, Paris, BNF.

Autrement dit, l’idée d’une caricature c’est de déformer la réalité jusqu’à pointer des éléments qui permettent de railler une situation ou une personne. C’est une création de l’esprit dans laquelle l’auteur fait parfois preuve d’une certaine mauvaise foi (au sens laïque du terme) dans le but de grossir le trait et de produire une plus grande hilarité.
Evidemment, la satire possède un côté mordant, voire agressif. Qui aime véritablement être tourné en dérision, être moqué ? C’est pourtant une manière salutaire et plutôt légère d’exprimer des points de vue contradictoires, de faire réfléchir à des dérives, de pointer du doigt des comportements ridicules. C’est aussi, on l’oublie un peu vite, un divertissement.

Le bon serviteur, XVIe siècle, xylographie, Paris, BNF

Le bon serviteur, XVIe siècle, xylographie, Paris, BNF

Il y a en France une tradition de la caricature. Des simples images populaires aux illustrations de presse, on a beaucoup créé sur le mode caricatural. Les illustrations de cet article sont toutes volontairement puisées dans l’histoire de la caricature. Cela fait partie de notre culture. On peut ne pas comprendre, ne pas être sensible à cette forme d’humour.
On peut aussi ne pas être d’accord avec l’idée développée dans l’image et d’ailleurs, y a-t-il un sujet qui fait vraiment l’unanimité en général?

Ma seconde observation est que le pouvoir des images est immense et depuis longtemps on l’utilise comme médium de propagande idéologique. Des batailles se sont déroulées par images interposées. On a aussi, dans l’histoire, pris souvent les images à partie. Il existe des périodes et des cultures iconoclastes. Y compris en Europe (se souvenir par exemple des destructions d’œuvres d’art à sujets religieux au moment du développement du protestantisme, c’est-à-dire au XVIe siècle, une époque pas si lointaine).

Anonyme, Iconoclasme aux Pays-Bas, v. 1583, gravure, 27, 6 x 18,6 cm, Londres, British Museum.

Anonyme, Iconoclasme aux Pays-Bas, v. 1583, gravure, 27, 6 x 18,6 cm, Londres, British Museum.

Il existe aussi des moments où les images évoquent toute une société, tout un groupe, en est le reflet et cristallisent donc, quelque en soit le sujet, le rejet de cette société ou de ce groupe (penser aux destructions d’œuvres que les révolutionnaires ont perpétré et qui a conduit finalement à l’invention du terme de vandalisme). Ce n’est donc pas la première fois que les images sont un sujet de discussion idéologique et qu’on cherche à les faire disparaître ou à les détruire.

Alexandre Lenoir défendant les monuments de l'abbaye de Saint-Denis contre la fureur des terroristes, fin XVIIIe siècle, encre sur papier, Paris, Louvre.

Alexandre Lenoir défendant les monuments de l’abbaye de Saint-Denis contre la fureur des terroristes, fin XVIIIe siècle, encre sur papier, Paris, Louvre.

Cependant reprocher à un artiste un acte de création est d’un autre niveau. Non seulement on ne comprend pas le droit d’expression (qui est aussi de pouvoir exprimer des idées contraires) mais c’est aussi une négation de ce qu’est la création artistique. Il y a une certaine noblesse à exprimer son point de vue sous une forme artistique (que ce soit un texte, une chanson, une peinture, un dessin…), bien plus, à mon sens, qu’en postant un tweet injurieux ou un commentaire bourré de fautes ! Parce que c’est un acte de création, l’œuvre d’art (la caricature en l’occurrence) va au-delà de la simple exposition d’une idée. Sa forme est aussi intéressante. Le talent de l’artiste, la sureté d’un geste, le brio d’une formule… procure un plaisir qui n’est pas uniquement lié au contenu du message.

Anonyme, Caricature contre l'Aristocratie, fin XVIIIe siècle, estampe, Paris, Carnavalet.

Anonyme, Caricature contre l’Aristocratie, fin XVIIIe siècle, estampe, Paris, Carnavalet.

Honoré Daumier, Dufaure (ministre de l'Intérieur), paru dans le Charivari, 1849, lithographie, Compigne, Château

Honoré Daumier, Dufaure (ministre de l’Intérieur), paru dans le Charivari, 1849, lithographie, Compigne, Château

En assassinant des artistes on se prive de cette délectation esthétique qui, comme le disait Aristote, permet d’éprouver du plaisir même en voyant une tragédie représentée ou, comme je le pense, qui permet de trouver intéressante ou fabuleusement brillante la représentation d’une idée qu’on ne partage pas nécessairement. Par ailleurs, et ce serait peut-être suffisant, Aristote développe l’idée de catharsis qui me semble tout à fait correspondre à l’esprit de la caricature : en transformant la réalité, le drame, la tragédie, la peine… en art (chez Aristote on parle surtout de théâtre), l’homme se libère du poids émotionnel de cela. L’art, permet donc de mieux vivre ce qui nous bouleverse au quotidien. Ce serait alors un beau paradoxe : la caricature, en dévoilant le ridicule et en dénonçant les dérives de notre monde de manière parfois virulente, nous mettrait du baume au cœur!

Il est donc logique que l’on ait assisté à cet incroyable retournement de situation. En assassinant des artistes (et des journalistes, et des citoyens ordinaires), les terroristes n’ont pas créé de la peur et de l’effroi mais une vague de solidarité et d’humanité. L’avenir n’est pas si sombre finalement!

Le poing de non retour, 1968, serigraphie, Marseille, MuCEM.

Le poing de non retour, 1968, serigraphie, Marseille, MuCEM.

Pour en savoir plus

Je n’oublie pas les autres victimes des attentats et des prises d’otages de cette semaine, j’ai juste choisi de poster un point de vue particulier sur ces évènements en me concentrant sur ce que j’étais le plus à même d’analyser et de comprendre ou d’expliquer.

Je suis désolée d’avoir si mal réussi à résumer les idées aristotéliciennes. Se référer à la Poétique pour mieux comprendre les idées d’Aristote et me pardonner d’avoir un peu étendu son propos à la caricature.

Je vois aussi un écho à ces réflexions sur le rôle et le pouvoir de l’image, dans l’exposition actuellement présentée à la HAB Galerie de Nantes par le Musée des Beaux Arts : Présenter l’irreprésentable. Le rôle des artistes, le pouvoir des images…

Le trop court article de Télérama sur le rôle de la caricature qui m’a inspiré cet article.

Deux documentaires intéressants, celui présenté sur Arte cette semaine Fini de rire et celui présenté sur France 3 : Caricaturistes : fantassins de la démocratie.

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One Response to Charlie

  1. Lilou says:

    Le contexte est dramatique, mais rappeler ce qu’est – objectivement – la caricature est essentiel.

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