Entre les pages

photo1Parce qu’il n’y a pas qu’internet dans la vie et surtout parce que comme beaucoup je mets l’été à profit pour reprendre un rythme de lecture plus régulier, voici quelques notes sur cinq livres qui ont traîné leurs couvertures sur mon canapé, dans ma valise, sur mes étagères, dans mon sac à main, à la plage, derrière les volets baissés, dans les salles d’attente, sur les bancs publics… ces dernières semaines . Et je tiens ma langue pour ne pas vous dévoiler la totalité des histoires, des fois que vous seriez tentés par ces mêmes lectures !

photo2Christelle Dabos, Les Fiancés de l’Hiver.

Lu en un jour ½ (c’était les vacances, hein !) tellement on entre vite dans l’univers mystérieux et aussi familier de ce premier tome d’une série dont j’attends avec une violente impatience la suite. Imaginez le monde après le monde ! Pas après une guerre atomique mais après un accès de colère divin. Le noyau de la Terre fonctionne toujours mais les continents ont explosés en « arches », morceaux de terre qui gravitent dans les nuages, très éloignés les uns des autres. Sur chaque arche une « famille » évolue avec ses propres règles et quelques pouvoirs spécifiques. A l’origine de ces clans, d’étranges « esprits » immortels, des survivants de l’ancien monde, qui portent le nom d’anciens dieux. On vit sur ces arches d’une façon étrange. Sur Anima, selon un mode qui ressemblerait au XIXe siècle, au Pôle comme dans une cour européenne du XVIIIe siècle.

Et lorsqu’une jeune animiste lisant le passé des objets et passant à travers les miroirs se retrouve fiancée bien malgré elle à un homme du Pôle, rude et glacial, l’histoire s’emballe.

« Une fois affalée dans un fauteuil crapaud, près du tuyau du calorifère, Ophélie se rendit compte qu’elle était morte de fatigue. Le suicide de Gustave, la visite des Dragons, cet interminable opéra, les délires de la tante Roseline, le coup de griffe de Freyja, la gare désaffectée, le sourire d’Archibald et cette côte, cette maudite côte qui ne lui laissait aucun répit… Ophélie avait l’impression de peser deux fois plus lourd que la veille ».

photo6Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes.

Acheté l’année dernière, et commencé plusieurs fois, je n’avais jamais été plus loin que le premier chapitre. Et pourtant, dès les premières pages, il est évident qu’il s’est passé une chose terrible… et que ça va mal finir. Un drôle de climat (sensuel et violent) se dégage de ce récit narré presque entièrement à la première personne.

Lee Anderson arrive dans une petite ville du sud des Etats-Unis pour prendre la gestion d’une librairie franchisée. Il apparaît assez rapidement qu’il a d’autres projets qui impliquent de passer pas mal de temps avec les jeunes filles de bonne famille de la région… Mais plus l’histoire avance et plus le malaise s’installe, car derrière sa façade avenante, Lee cache un désir de vengeance lié à ses origines et qu’il dévoile petit à petit au lecteur. Ce roman publié en 1946 sous un pseudonyme fut violemment critiqué pour son immoralité et parce qu’il dénonce la situation des noirs américains. Mais c’est surtout la complicité du lecteur que Vian cherche à développer et qui est troublante.

« La ville était à peu près complète, maintenant ; je commençais à débiter des cours de sciences naturelles, de géologie, de physique, et des tas d’autres trucs dans le genre. Ils m’envoyaient tous leurs copains. Les filles étaient terribles. A quatorze ans, elles s’arrangeaient déjà pour se faire peloter, et, pourtant, il faut y mettre du sien pour trouver un prétexte à pelotage en achetant un livre… ».

photo3Daniel Polansky, Le Baiser du rasoir.

Mélange de fantasy et de roman noir, ce livre annoncé comme une premier tome est une histoire en soi (pas de nécessité de lire les prochains tomes). On peut deviner une partie du dénouement en étant attentif à quelques détails, ce qui est à la fois plaisant (une petite satisfaction personnelle) et dommage (finalement, l’histoire n’est pas si inédite que ça).

L’originalité tient surtout au « héros » rustre et peu sympathique mais d’une grande compétence quand il s’agit de déduire et d’enquêter. Il raconte cette histoire où se mêlent ses souvenirs passés et son présent tourmenté dans Basse-Fosse, un faubourg crasseux de la ville de Rigus. S’y côtoie une faune peu recommandable de dealers et de voleurs. Dans de sordides tripots, on complote. Mais le quartier se trouve sous une protection magique, celle du Héron, mage qui éloigne une terrible maladie qui a précédemment décimé la population. Alors que le Héron décline, apparaît une créature monstrueuse qui assassine et mutile de jeunes enfants. Et celui qui traque ce meurtrier n’est pas un cadeau : ancien soldat, ancien agent de la Couronne, il est devenu dealer de souffle de farfadet et de cep de rêve…

« J’étais de mauvais poil en quittant Le Comte. Je dépends d’Adolphus pour ma dose de bonne humeur matinale et, sans elle, je me sentais mal équipé. Entre ça et le temps exécrable, je commençais à regretter de ne pas m’en être tenu à mon intention première : passer le reste de l’après-midi pelotonné au lit, à griller du cep de rêve. Jusqu’ici, la meilleure chose que l’on pouvait dire sur cette journée, c’est qu’elle était à moitié terminée » (chapitre 5).

photo5John Milton, Le Paradis perdu.

J’avoue franchement que je n’ai pas encore fini la lecture de ce classique. Célèbre texte écrit par le poète anglais John Milton à la fin du XVIIe siècle, traduit par Châteaubriand, la lecture n’en est pas aisée : phrases longues, ponctuation complexe, énumération, etc. Mais le sujet est passionnant. Interprétation personnelle des textes religieux, le Paradis perdu narre la confrontation entre Satan et Dieu et décrit précisément tous les partisans de chaque clan. Evidemment, le nœud de l’histoire se situe autour de l’Homme et le thème de la Tentation est central. La version de Milton est troublante car elle s’ouvre sur la chute des anges déchus et fait de Satan un personnage charismatique… ce qui a grandement inspiré les artistes du XIXe siècle (d’où mon intérêt pour ce texte, je pense).

« Ainsi cette armée des Esprits, loin de comparaison avec toute mortelle prouesse, respectait cependant son redoutable chef. Celui-ci, au-dessus du reste par sa taille et sa contenance superbement dominateur, s’élevait comme une tour. Sa forme n’avait pas encore perdu toute sa splendeur originelle ; il paraissait rien moins qu’un Archange tombé, un excès de gloire obscurcie… » (Livre I)

photo4Stéphane Héaume, Sheridan Square.

Celui-ci j’avais hâte de le lire mais j’ai laissé l’exemplaire de la bibliothèque traîner plusieurs jours avant de me décider à l’ouvrir (j’ai fait durer le plaisir…). Je l’ai déjà dit, j’aime l’écriture de Stéphane Héaume et ses histoires toujours étranges et captivantes. Moins dépaysant que les autres romans, celui-ci tint cependant ses promesses.

A New York, près de Central Park, se trouve l’incroyable appartement de Sheridan Grimwood, businessman et mécène célébré. Malgré sa réussite professionnelle et sociale, Sheridan est hanté par un drame dont il livre au lecteur, petit à petit, l’origine et le dénouement. Happé par ses souvenirs et par ce qu’il croit être la vengeance d’un ancien amant, le héros perd pied et son image se fissure. Comment reprendre en main sa vie et ce sortir d’un inextricable guêpier ? Usurpation d’identité, expériences médico-psychiatriques, meurtres, courses poursuites et jeux de séduction jalonnent ce récit complexe dont le dénouement laisse… songeur.

« Une sorte de rage m’avait jeté dans ces lieux, une rage inexplicable, puissante, qui m’aurait entraîné n’importe où pour fuir le fantôme de Lawrence et surmonter mes peurs. Je me sentais en danger – de quoi ? j’étais bien incapable de le formuler. Quelque chose se produisait en moi d’impalpable et d’obscur qui m’échappait. Je voulais vivre, survivre à ce sérum, me prouver ma capacité à décider, à choisir. Je me sentais vulnérable mais non sans volonté ».

Pour en savoir plus :
 
Christelle Dabos, Les Fiancés de l’Hiver (La Passe-miroir Livre 1), Paris, Gallimard Jeunesse, 2013. Et le site dédié à la série créé par l’auteur et alimenté de liens intéressants et aussi de dessins représentant les personnages principaux (à voir après la lecture de préférence, pour laisser l’imagination vagabonder).
Boris Vian, J’irai cracher sur vos tombes, Christian Bourgeois et Cohérie Boris Vian, 1973 (édité en livre de poche).
Daniel Polansky, Le Baiser du rasoir (Basse-Fosse tome1), Paris, Bragelonne, 2012. Le site de l’auteur où l’on peut lire (en anglais) les premiers chapitres.
John Milton, Le Paradis perdu, Paris, Gallimard, 1995.
Stéphane Héaume, Sheridan Square, Paris, Editions du Seuil, 2012. Et le site de Stéphane Héaume.
 
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2 Responses to Entre les pages

  1. Lilou says:

    Je suis d’accord ! Stéphane Héaume c’est vraiment bien ! Bon, Vian et Milton aussi, mais c’est un petit peu moins récent. Je vais m’intéresser à Dabos et Polansky que je ne connais pas, grâce à toi ! Merci !

    • la fille du 15ter says:

      En first, je te conseille Dabos. L’écriture est simple (c’est édité par Gallimard jeunesse!) mais l’histoire est riche. C’est vraiment mon coup de cœur!

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