Farandole

20160518_173759De manière complè-tement fortuite, j’ai traversé cette semaine le Passage Sainte-Croix à Nantes. En passant, j’ai jeté un œil à l’expo du moment et j’ai été happée.

Le musée des Beaux-Arts de Nantes (encore fermé pour travaux pendant 1 an grrrrrrr), a prêté un ensemble de lithographies de Hans Hartung. Comme j’aime beaucoup l’expressionnisme abstrait en général et Hartung en particulier, je n’ai pas résisté. Mais le projet d’Hartung est bien plus que de simples estampes, il s’agit d’illustrer un poème de Jean Proal, Farandole. Franchement, je n’en avais jamais entendu parler et j’ai donc découvert un très beau texte, touchant et violent, et avec de nombreuses résonnances contemporaines.

Image2A priori, le titre laisse penser à une poésie lyrique et joyeuse, une danse légère et enfantine mais c’est parfaitement trompeur puisque le titre original est Prière sur l’agonie ou Farandole… Un texte sombre donc et engagé ! En effet, lorsque Jean Proal écrit ce poème il pense à la guerre d’Algérie dans laquelle la France est engagée depuis plusieurs années. L’une des premières personnes à qui le poète envoie le texte est le peintre Hans Hartung : « Pour toi, mon ami Hans contre l’immense connerie du monde pour la vie et pour l’espoir. » Jean. Ils sont amis c’est vrai, mais surtout ils ont tous deux été profondément meurtris pas la Seconde Guerre Mondiale. Hartung, qui est allemand, s’est battu dans la légion étrangère française contre son pays, et a perdu une jambe. Le poème de Jean Proal redit en 1962 l’absurdité de la guerre. C’est beau et triste.

Debout les morts
les morts pour rien
les morts pour rire
les morts pour faire rire les autres
les pauvres cons de morts

les morts
les pauvres morts
Debout
les morts de mort violente
Debout
les traqués
les matraqués
les massacrés
les fracassés
les assomés
les étripés
les pendus
les noyés
empoisonnés
décapités
les emmurés
les étouffés
les empalés
roués broyés écartelés
Debout
les mangés vifs aux soleils des arènes
les brûlés vifs aux bûchers des Bons dieux
Debout les crucifiés
Debout
les poignardés
les égorgés
les fusillés
ébouillantés
écrabouillés
désintégrés
Debout les cocus de la mort
les morts de faim
par la faute des hommes
les morts de froid
par la faute des hommes
les morts de peur
par la faute des hommes
les morts de gloire
pour la gloire des hommes
les morts de toute mort démesurée

Debout
le poète abattu
laboureur éventré
vigneron cisaillé
forgeron tenaillé
le savant garrotté
Debout les sorcières brûlées
les vieilles violentées
les gars émasculés
Debout les soldats
qui ne savaient pas pourquoi
Debout les morts inutiles
Debout les morts qui pouvaient vivre
Debout les morts qui voulaient vivre

Puisque le hurlement
d’aucun vivant
n’atteint plus aucun Dieu
Puisqu’aucun homme vivant
ne se rappelle plus
qu’il a fait hurler sa mère
et que c’était suffisant jusqu’à la fin
Puisque
les mains coupées
les pieds broyés
les yeux crevés
les couilles arrachées
puisque la chair déchirée
puisque c’est inutile depuis le commencement

Alors, Merde!

Pour tant de vie qui n’a pas vécu
tant de chaleur éteinte
de larmes perdues
de sang gaspillé
pour ces cris dans ce silence
pour ces pleurs dans ce désert

alors
râlez les morts
gueulez les morts
hurlez les morts
qui nous comptez du doigt

Relevez-vous les morts
les morts pour rien
les pauvres cons de morts
les morts de mort déshonorée.

 

Lettre autographe signée d’Anna-Eva Bergman de 1962

Lettre autographe signée d’Anna-Eva Bergman de 1962, Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence.

Hans Hartung répond à Jean Proal : « ton poème est très très beau – et très très triste Jean – mais beau – Merci ! »[1]. Huit ans plus tard, il réalise une série de quinze lithographies constituant un portfolio illustrant le texte de Jean Proal. Ce dernier, est décédé en 1969 et n’a donc jamais vu le résultat. Hartung est un peintre du geste : griffures, projections, gribouillages sont au cœur de sa pratique. Mais c’est aussi un artiste travaillant la matière.

Et, bien que les lithographies présentées reflètent son approche gestuelle et traduisent parfaitement le poème par leur violence contenue, leur désespoir latent, j’ai été un peu déçue de la texture très lisse, des aplats très… plats, même les griffures perdent en intensité. Cela n’a rien à voir avec le travail d’Hartung mais bien à voir avec la technique de la lithographie, technique que j’adore en général, mais qui ici me semble un peu trop lisse pour traduire tous les sentiments du texte.

Hans Hartung, Farandole, planche 13, lithographie, 49 x 74 cm, Nantes, MBA.

Hans Hartung, Farandole, planche 13, lithographie, 49 x 74 cm, Nantes, MBA.

Hans Hartung, Farandole, planche 10, lithographie, 49 x 74 cm, Nantes, MBA.

Hans Hartung, Farandole, planche 10, lithographie, 49 x 74 cm, Nantes, MBA.

En bref, j’ai aimé cette exposition et la découverte de Jean Proal et de son amitié avec Hartung. J’ai été émue par le texte et j’ai quand même apprécié les lithographies sans qu’elles ne puissent pour moi remplacer les huiles sur toiles du peintre.

Vivement que le musée de Beaux-Arts ouvre pour revoir, en vrai, la Composition T.54.15.

Hartung, Composition T.54.15, 1954, huile sur toile, 130 x 97 cm, Nantes, MBA

Hartung, Composition T.54.15, 1954, huile sur toile, 130 x 97 cm, Nantes, MBA

En savoir plus :
Sur Hans Hartung et Jean Proal en visitant les sites de la Fondation Hartung-Bergman et des Amis de Jean Proal.
Sur le musée des Beaux-Arts de Nantes et sur le Passage Sainte-Croix
[1] J’ai lu dans toutes les présentations que c’est la réponse d’Hartung mais la lettre conservée aux archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence est signée par Anna-Eva Bergman, le femme d’Hartung.
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