Houlettes et moutons

Govaert Flinck, Saskia en bergère, huile sur toile, 66.7 x 50.5 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

Govaert Flinck, Saskia en bergère, huile sur toile, 66.7 x 50.5 cm, New York, Metropolitan Museum of Art

C’est bientôt le printemps… Ce n’est pas ma saison préférée mais il faut avouer que robes légères SANS collants et les déjeuners en terrasse AVEC lunettes de soleil sont de petits plaisirs attendus. Je n’irai pas jusqu’à parler de pique-nique, quoique…

En histoire on mentionne souvent Marie-Antoinette et son hameau, s’étonnant de ce goût enfantin et frivole pour le travestissement en bergère. Mais Marie-Antoinette n’a rien inventé, les précieuses du XVIIe siècle (qui n’étaient pas toutes ridicules malgré l’image que Molière nous en a laissé) furent bien plus férues de pique-niques et de houlettes que la reine de France.

Premièrement, il faut avouer que la mode du portrait historié fit beaucoup pour le travestissement incongru : on se fait peindre déguisé en personnage historique, mythologique ou allégorique (Louis XIV en Apollon, par exemple). On pourra reparler du portrait historié un jour parce qu’il y a franchement des exemples cocasses.

Barent Fabritius, Autoportrait en berger, 1654-1656, huile sur toile, Vienne, Akademie der bildenden Künste

Barent Fabritius, Autoportrait en berger, 1654-1656, huile sur toile, Vienne, Akademie der bildenden Künste

Deuxièmement, le goût pour le pastoral doit énormément aux best-sellers de l’époque. Aujourd’hui nous avons des films de vampires (depuis Anne Rice et Stephenie Meyer), hier on voyait fleurir des portraits de bergers et de bergères à cause de l’Astrée d’Honoré d’Urfé. Si vous aimez l’écriture du XVIIe siècle et que vous avez du temps à perdre, lisez l’Astrée, un long, long roman-fleuve (5399 pages !) qui conte les aventures d’une bergère (Astrée), de bergers, de princesses, de nymphes et de chevaliers évoluant dans un paysage idyllique reflet d’un âge d’or perdu et du mythe de l’Arcadie.

Le roman se compose de looooongues variations sur le sentiment amoureux et préfigure les règles de la galanterie, voilà pourquoi les précieuses l’adorent et en font un ouvrage célébré (bon, aujourd’hui on trouve quand même le style un peu ampoulé et les histoires invraisemblables, d’un autre côté, ce n’est pas plus invraisemblable que les histoires de vampires, j’en conviens).

Elisabeth-Sophie Chéron, Autoportrait, huile sur toile, 44.5 x 40 cm, Chantilly, Musée Condé.

Elisabeth-Sophie Chéron, Autoportrait, huile sur toile, 44.5 x 40 cm, Chantilly, Musée Condé.

Publié à partir de 1607, ce roman devient le modèle de la littérature galante mais conduit également ses lecteurs à s’imaginer vivre comme Astrée. Voici ce que Mlle de Montpensier écrivit dans sa correspondance avec Mme de Motteville en 1660 : « Je voudrais qu’on allât garder les troupeaux de moutons dans nos belles prairies, qu’on eût des houlettes ou des capelines, qu’on dinât sur l’herbe verte de mets rustiques et convenables aux bergers, et qu’on imitât quelquefois ce qu’on a lu dans l’Astrée ». Et c’est la cousine de Louis XIV qui vous le dit !

La peinture se fit l’écho de cette vogue littéraire qui toucha toute l’Europe. En 1640, Crispijn de Passe publie un recueil intitulé Les vrais pourtraits de quelques unes des plus grandes dames de la chrestienté desguisées en bergères (et oui !!!). Quant aux peintres eux-mêmes, ils ne dédaignent pas se représenter en bergers et bergères dans leurs autoportraits.

Anton van Dyck, Le berger Pâris, v. 1620-1630, huile sur toile, 96 x 84 cm, Londres, Wallace Collection

Anton van Dyck, Le berger Pâris, v. 1620-1630, huile sur toile, 96 x 84 cm, Londres, Wallace Collection

L’exemple d’Elisabeth-Sophie Chéron (si vous connaissez cette artiste c’est que vous me connaissez depuis longtemps, si vous ne la connaissez pas, c’est normal mais ça va venir si vous continuez de lire ce blog) est parlant : citadine, académicienne et salonnière, elle n’a rien à faire dans un paysage bucolique chaussée de spartiates et tenant une houlette !

Enfin, le beau et sexy tableau d’Anton Van Dyck de la Wallace Collection représentant Le Berger Pâris pourrait également être un autoportrait mais plus allégorique (la référence est mythologique et les traits sont moins ressemblants) qui montre à quel point le procédé est à la mode et permet aux artistes un parallèle entre peinture et poésie très attrayant pour ceux qui évoluent dans les milieux courtisans. Le déguisement en berger ou bergère à de beaux jours devant lui!

 
Pour en savoir plus :
Crispijn de Passe, Les vrais pourtraits de quelques unes des plus grandes dames de la chrestienté desguisées en bergères, Amsterdam, J. Broeesz, 1640.
Jean-Pierre Van Elslande, L’imaginaire pastoral au XVIIe siècle, 1600-1650, Paris, PUF, 1999.
Visages du Grand Siècle : le portrait en France sous le règne de Louis XIV, 1660-1715, cat. d’exposition, Paris ; Nantes ; Toulouse, Somogy ; Musée des Beaux-Arts ; Musée des Augustins, 1997.
René Démoris, Hommage à Elisabeth-Sophie Chéron, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 1992.
www.wallacecollection.org/
www.musee-conde.fr/
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