Judith #2

Détail fig.

Détail fig. 8

On continue le cycle sur Judith et ses représentations avec des images moins policées et plus dramatiques, avec du sang et de la sueur, avec de l’action et du danger !

Judith belle et victorieuse est l’image que les artistes ont souvent choisie de délivrer. Une manière de ne pas trop insister sur l’horreur de l’acte et de mettre plutôt en scène l’héroïsme de la jeune femme. Mais à certaines époques, on cherche aussi à impliquer le spectateur dans l’action, à lui faire ressentir des émotions, à toucher ses sentiments.

Giovanni Baglione, Judith et Holopherne, 1608, Rome, Galleria Borghese.

Fig. 1 : Giovanni Baglione, Judith et Holopherne, 1608, Rome, Galleria Borghèse.

Pour cela, on peut simplement jouer avec l’atmosphère nocturne. L’obscurité de la nuit, l’éclairage limité des torches et des lanternes, les bruits furtifs, permettent d’augmenter le trouble de Judith et de sa compagne risquant sans cesse d’être surprises (fig. 1 et 2). Les représentations jouent alors clairement du clair-obscur, mettent en lumière le visage de Judith, son expression anxieuse ou déterminée, et laissent dans l’ombre les contours de la tente d’Holopherne (fig. 1, 5, 6, 7 en particulier). On peut d’ailleurs s’interroger sur ce qui détermine le choix du sujet à certaines époques. Ainsi, chez les caravagesques, l’intérêt que l’on porte à l’histoire de Judith vient-il du contexte de la Contre-Réforme ou bien de l’intérêt des artistes pour le clair-obscur ?

Orazio Gentileschi, Judith et sa servante, v. 1608-1609, Oslo, Nasjonalgalleriet.

Fig. 2 : Orazio Gentileschi, Judith et sa servante, v. 1608-1609, Oslo, Nasjonalgalleriet.

Caravage, Judith décapitant Holopherne, v. 1598, huile sur toile, 145 x 195 cm, Rome, Galleria Nazionale d'Arte Antica.

Fig. 3 : Caravage, Judith décapitant Holopherne, v. 1598, huile sur toile, 145 x 195 cm, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica.

Détail fig.

Détail fig. 3

On remarque effectivement que certains courants artistiques vont aborder le sujet de manière particulièrement récurrente en insistant sur l’aspect émotif et dramatique. C’est le cas du caravagisme, Caravage ayant lui-même ouvert la série en composant une version célèbre (fig. 3). Dans ce tableau, la frêle mais déterminée Judith tranche, sous nos yeux et sous les encouragements de sa servante, la tête du général assyrien. L’ensemble est clairement mis en scène pour que les personnages se retrouvent sur un même plan et que la jeunesse de Judith contraste avec le visage ridé de sa compagne, pour que l’horreur du sang jaillissant de la tête explique le mouvement de recule qu’esquisse Judith.

Valentin de Boulogne, Judith et Holopherne, v. 1626, huile sur toile, 106 x 141 cm, La Valette, National Museum of Fine Arts.

Fig. 4 : Valentin de Boulogne, Judith et Holopherne, v. 1626, huile sur toile, 106 x 141 cm, La Valette, National Museum of Fine Arts.

Trophime Bigot, Judith tranchant la tête d'Holopherne, v. 1640, 125.7 x 196.8 cm, Baltimore, The Walters Art Museum.

Fig. 5 : Trophime Bigot, Judith tranchant la tête d’Holopherne, v. 1640, 125.7 x 196.8 cm, Baltimore, The Walters Art Museum.

Cette vision de l’histoire fut à la mode et plusieurs artistes du XVIIe siècle reprirent l’idée en y ajoutant des éléments caractéristiques de leurs personnalités artistiques. Ainsi, Valentin de Boulogne (fig. 4), réussit à donner un côté doux et mélancolique à sa Judith pourtant déterminée à mettre à mort Holopherne. Trophime Bigot (fig. 5) joue avec l’ombre et la lumière et Rubens (fig. 7) donne à Judith une insolente sensualité. Quant à Elsheimer (fig. 6), il présente une scène d’une précision chirurgicale mais également empreinte de poésie.

Adam Elsheimer, Judith décapitant Holopherne, 1601-1603, huile sur cuivre, 24.2 x 18.7 cm, Londres, Wellington Museum

Fig. 6 : Adam Elsheimer, Judith décapitant Holopherne, 1601-1603, huile sur cuivre, 24.2 x 18.7 cm, Londres, Wellington Museum

Peter Paul Rubens, Judith et la tête d'Holopherne, v. 1616, huile sur toile, 120 x 111 cm, Braunschweig, Herzog Anton Ulrich-Museum.

Fig. 7 : Peter Paul Rubens, Judith et la tête d’Holopherne, v. 1616, huile sur toile, 120 x 111 cm, Braunschweig, Herzog Anton Ulrich-Museum.

Donatello, Judith et Holopherne, v. 1453-1457, bronze, 236 cm de haut, Florence, Palazzo Vecchio.

Fig. 8 : Donatello, Judith et Holopherne, v. 1453-1457, bronze, 236 cm de haut, Florence, Palazzo Vecchio.

Le sujet convient moins bien à la sculpture. Pourtant quelques artistes l’ont abordé et ont tenté de saisir l’instant de la décapitation. Cependant, on remarquera que les poses sont plus figées. Tout repose alors sur le suspens, l’action étant clairement en sursis. Donatello l’a expérimenté dans un groupe célèbre commandé par les Médicis (fig. 8).

Sans aller jusqu’à représenter le moment crucial de la décapitation, beaucoup d’artistes ont voulu transmettre le dégoût inhérent à la représentation d’une tête tranchée. En représentant le moment qui suit immédiatement la mise à mort du soldat, ils ont pu mettre en évidence le corps étêté ou la tête sanguinolente (fig. 9 et 10). La version la plus drôle étant celle de Pozzo, où l’élégante Judith tient ostensiblement la tête du général… qui tire la langue (fig. 11).

Lorenzo Sabatini, Judith avec la tête d'Holopherne, v. 1562, huile sur toile, 110 x 85 cm, Bologne, Banca del Monte di Bologna e Ravenna

Fig. 9 : Lorenzo Sabatini, Judith avec la tête d’Holopherne, v. 1562, huile sur toile, 110 x 85 cm, Bologne, Banca del Monte di Bologna e Ravenna

Johann Liss, Judith dans la tente d'Holopherne, 1628, huile sur toile , 126 x 102 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.

Fig. 10 : Johann Liss, Judith dans la tente d’Holopherne, 1628, huile sur toile , 126 x 102 cm, Vienne, Kunsthistorisches Museum.

Andrea Pozzo, Judith, 1685, fresque, Rome, Sant'Ignazio.

Fig. 11 : Andrea Pozzo, Judith, 1685, fresque, Rome, Sant’Ignazio.

Mais, bien que le geste de Judith soit clairement violent et invite à une certaine répulsion, quelques peintres, essentiellement des maniéristes, des artistes rococo ou des peintres de cour, ont su trouver une certaine grâce dans cette scène d’alcôve (fig. 12, 13, 14). Ainsi, chez Tintoret (fig. 12), le déhanché de Judith fait oublier le corps sans tête d’Holopherne. Chez Romanelli (fig. 14), la décapitation se déroule d’une manière ultra élégante, dans un mouvement oblique, dynamique et charmant, alors qu’Holopherne repose paisiblement sur son lit.

Tintoret, Judith et Holopherne, v. 1579, huile sur toile, 188 x 251 cm, Madrid, Museo del Prado.

Fig. 12 : Tintoret, Judith et Holopherne, v. 1579, huile sur toile, 188 x 251 cm, Madrid, Museo del Prado.

Giovanni Battista Piazetta, JUdith et Holopherne, v. 1745, huile sur toile, 197 x 186 cm, Venise, Scuola Grande dei Carmini.

Fig. 13 : Giovanni Battista Piazetta, Judith et Holopherne, v. 1745, huile sur toile, 197 x 186 cm, Venise, Scuola Grande dei Carmini.

Giovanni Francesco Romanelli, Judith et Holopherne, tympan des appartemants d'été d'Anne d'Autriche, 1655-1658, fresque, Paris, Louvre.

Fig. 14 : Giovanni Francesco Romanelli, Judith et Holopherne, tympan des appartements d’été d’Anne d’Autriche, 1655-1658, fresque, Paris, Louvre.

Enfin, quelques artistes ont aussi choisi de montrer Judith à un autre moment de l’histoire et en insistant sur une autre action. En effet, si Judith part du camp en emportant la tête d’Holopherne, c’est pour la montrer aux habitants de Béthulie. Elle apparaît donc parfois comme une figure vengeresse et glorieuse mais un peu inquiétante, qui plonge le peuple de Béthulie dans l’allégresse et l’effroi en brandissant à bout de bras la tête tranchée (fig. 15 et 16).

Jules Marie Auguste Leroux, Judith montre la tête d'Holopherne aux habitants de Béthulie, 1894, huile sur toile, 113 x 145 cm, Paris, ENSBA.

Fig. 15 : Jules Marie Auguste Leroux, Judith montre la tête d’Holopherne aux habitants de Béthulie, 1894, huile sur toile, 113 x 145 cm, Paris, ENSBA.

Francesco Solimena, Judith avec la tête d'HOlopherne, 1728-1733, huile sur toile, 105 x 130 cm, Vienne, Kunstihistorisches Museum

Fig. 16 : Francesco Solimena, Judith avec la tête d’Holopherne, 1728-1733, huile sur toile, 105 x 130 cm, Vienne, Kunstihistorisches Museum

Jusqu’à présent nous avons parlé de femme de caractère, de violence et de grâce, mais seulement par le biais du thème. Or, ce thème est aussi une sorte de manifeste pour les femmes artistes et ce serait dommage de ne pas vous montrer les réalisations audacieuses et originales qu’ont pu produire les artistes féminines. Ce sera l’occasion d’un dernier article sur ce sujet…

Pour en savoir plus :

La première partie du sujet est traitée ici.

This entry was posted in Au bureau, New and tagged , , , , , , . Bookmark the permalink.

2 Responses to Judith #2

  1. la soeurette says:

    J’ai tout compris !! c’est très clair, très intéressant. Un peu gore certains tableaux, tu as raison …

  2. Annie says:

    C’ est toujours avec un reel plaisir que l’on lit tes articles. La doc est fournie ainsi que tous les exemples de tableaux appuyant le texte. Super!!! Felicitations
    Nanon

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *