La Beaute du Diable

Odilon Redon, L'Ange déchu, av. 1880, huile sur carton, 24 x 33.5 cm, Bordeaux, MBA.

Odilon Redon, L’Ange déchu, av. 1880, huile sur carton, 24 x 33.5 cm, Bordeaux, MBA.

L’année dernière j’ai fait quelques recherches sur les représentations infernales pour construire un discours sur le thème de l’au-delà dans l’art. Et cet été, si vous avez suivi, j’ai commencé à lire le Paradis Perdu de Milton. Il me semble qu’il est temps de vous raconter ce qui me captive dans tout ça : la mystérieuse ambiguïté de l’image diabolique, l’étrange beauté du Diable…

Pan assis, 2e siècle après JC, marbre, 158 cm de haut, Paris, Louvre

Pan assis, 2e siècle après JC, marbre, 158 cm de haut, Paris, Louvre

Dans la tradition chrétienne, le Diable est une figure complexe dont les origines sont multiples. Si bien souvent on lui donne une apparence monstrueuse c’est parce que son iconographie fait référence à celle des satyres et du dieu Pan mais aussi à celle du dieu égyptien Bes. Ces divinités et créatures, positives dans l’Antiquité, prirent un sens négatif et démoniaque au moment de la christianisation car elles présentent des êtres hybrides et instinctifs.

En vérité, le Diable est peu présent dans la Bible. Son nom est rarement cité et son image se construit donc progressivement, par des ajouts et par la culture populaire.

Statuette du dieu Bès, 25e dynastie, pâte de verre, 16 x 8.5 cm, Berlin, Ägyptisches Museum und papyrussammlung.

Statuette du dieu Bès, 25e dynastie, pâte de verre, 16 x 8.5 cm, Berlin, Ägyptisches Museum und papyrussammlung.

C’est quand même sous l’autorité de l’Eglise que sa représentation va se développer : le Diable représente le Mal mais surtout celui qui se laisse dominer par ses instincts d’où ses formes animales (serpent, bouc, dragon, porc, singe…) ou sa représentation comme créature hybride (anthropomorphe mais avec des caractéristiques animales). L’être est monstrueux comme le laisse entendre l’un de ses noms, Belzebuth (divinité syrienne au départ dont le nom Béelzéboul signifie « seigneur du fumier » ou « seigneur des mouches », cité dans l’évangile apocryphe de Nicodème qui identifie Belzébuth à Satan, donc au Diable). Au XIVe et XVe siècles, cet aspect effrayant vise à sidérer les fidèles et à les encourager à une vie vertueuse.

Jean-Paul Laurens, Faust assis, fin XIXe siècle, crayon noir et mine de plomb sur papier, 42.2 x 29.3 cm, Paris, Orsay.

Jean-Paul Laurens, Faust assis, fin XIXe siècle, crayon noir et mine de plomb sur papier, 42.2 x 29.3 cm, Paris, Orsay.

Cependant, dans la Bible le Diable est aussi nommé par Isaïe : Lucifer, le « porteur de lumière ». Etrange, n’est-ce pas ?! Et pourtant ce nom est tout à fait approprié car le Diable est d’origine angélique. Ange d’une très grande beauté, il s’oppose volontairement à Dieu mais perd le combat. Déchu de sa fonction de créature céleste, Lucifer devient alors le prince du monde souterrain.

William Blake, Satan dans sa gloire originelle, 1805, aquarelle et encre sur papier, 42.9 x 33.9 cm, Londres, Tate Gallery.

William Blake, Satan dans sa gloire originelle, 1805, aquarelle et encre sur papier, 42.9 x 33.9 cm, Londres, Tate Gallery.

Le Paradis perdu de Milton décrit ainsi Satan / Lucifer « Ainsi obscurci, brillait encore au-dessus de ses compagnons l’Archange. Mais son visage est labouré de profondes cicatrices de la foudre et l’inquiétude est assise sur sa joue fanée ; sous les sourcils d’un courage indompté et d’un orgueil patient, veille la vengeance ». Sidérant de beauté, orgueilleux, blessé, le Diable est un être charismatique. C’est parfois cette image que représentent les artistes soucieux d’illustrer le texte de Milton ou simplement sous le charme de cette image séduisante.

Thomas Laurence, Satan et Belzébuth debout, de face, dominant les nuées enflammées, av. 1797, encre et rehaut de blanc sur papier, 100 x 67.5 cm, Paris, Louvre.

Thomas Laurence, Satan et Belzébuth debout, de face, dominant les nuées enflammées, av. 1797, encre et rehaut de blanc sur papier, 100 x 67.5 cm, Paris, Louvre.

Les artistes du XIXe siècle s’intéressent de plus en plus à cette dualité de la figure du diable : lumineux et sombre, beau et laid, angélique et démoniaque. Chez Goethe, Méphisto dit « Je suis, moi, une part de cette obscurité qui donna naissance à la lumière » (Faust).

Marc Antokolski, Mephistophélès, 1883, marbre, Saint Pétersbourg, Ermitage

Marc Antokolski, Mephistophélès, 1883, marbre, Saint Pétersbourg, Ermitage

Par ailleurs, les romantiques privilégient la forme humaine du Diable. Ces artistes ne cherchent plus la monstruosité mais une image transgressive et personnelle, nourrie par leur imaginaire et capable de fasciner. Le personnage devient aussi plus mélancolique, méditant sur sa destinée…

Guillaume Geefs, Lucifer ou Génie du mal, 1848, marbre, 165 x 77 x65 cm, Liège, cathédrale.

Guillaume Geefs, Lucifer ou Génie du mal, 1848, marbre, 165 x 77 x65 cm, Liège, cathédrale.

Franz von Stuck, Lucifer, 1890, Sofia, National Gallery for Foreign Art.

Franz von Stuck, Lucifer, 1890, Sofia, National Gallery for Foreign Art.

Pour en savoir plus :
 
Pour comprendre l’évolution de l’image diabolique à la Renaissance on se plonge dans le livre (posthume) de Daniel Arasse, Le Portrait du Diable, Les éditions arkhê, 2009.
On lit aussi le catalogue de l’exposition L’Ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst, Paris, Musée d’Orsay ; Hatje Cantz, 2013.
Pour en savoir plus sur les représentations infernales on peut consulter l’ouvrage de Monique Blanc, Voyages en enfer de l’art paléochrétien à nos jours, Paris, Citadelle & Mazenod, 2004.
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One Response to La Beaute du Diable

  1. la soeurette says:

    Un peu d’histoire de l’Art, ça fait du bien !

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