La Nuit Mystique

Image1Vous vous rappelez qu’en 2013 (oui, c’est loin), j’avais commencé un cycle sur la nuit dans la peinture ? Si ça ne vous dit rien les premiers épisodes sont et ici. Quoiqu’il en soit, je n’ai jamais terminé ce projet et comme je retravaille un peu la question en ce moment, je me suis dit que c’était l’occasion de partager la suite de mes réflexions…

A bien y regarder, de nombreuses scènes peintes sont nocturnes. Evidemment, on peut s’interroger sur l’intérêt de représenter une scène de nuit, par définition moins lisible qu’une scène diurne. Moins lisible, a priori, parce que tout l’intérêt de la nuit c’est justement d’apporter une possibilité formelle intéressante : le jeu d’ombre et de lumière. Et ça, c’est très utile pour faire ressortir certains éléments et rendre le sujet plus intelligible.

Piero della Francesca, Le Songe de Constantin, v. 1444-1458, fresque, Arezzo, Eglise San Francesco.

Fig. 1 : Piero della Francesca, Le Songe de Constantin, v. 1444-1458, fresque, Arezzo, Eglise San Francesco.

Mais, si on s’intéresse d’abord aux scènes religieuses, cet intérêt est double. Car non seulement il permet de mettre certains personnages en avant, mais il permet aussi de les rendre plus sacrés. En effet, dans l’optique religieuse, Dieu est la lumière du monde, il est donc convenu que plus un corps est resplendissant, plus il est divin. Or, plus l’environnement est sombre et plus la lumière ressort.

La nuit est ainsi un moment propice à la présentation de scènes religieuses. Et c’est pour mettre en valeur la lumière divine, surnaturelle, que la nuit est particulièrement intense et noire dans la plupart des scènes religieuses nocturnes. On remarquera que c’est le plus souvent les scènes d’apparition divines ou angéliques qui se déroulent la nuit (fig. 1). Ainsi, l’aspect spectaculaire est amplifié par le contraste et la splendeur de Dieu, ses armées célestes et le rayonnement des saints n’ont que plus d’éclat.

Gérard de Saint-Jean, Nativité, 1485, huile sur bois, 45 x 31 cm, Londres, National Gallery

Fig. 2 : Gérard de Saint-Jean, Nativité, 1485, huile sur bois, 45 x 31 cm, Londres, National Gallery

Dans le tableau de Gérard de Saint-Jean (fig. 2), l’un des plus anciens nocturnes de l’histoire de la peinture, l’obscurité est profonde. Un éclairage artificiel invisible semble bien exister aux pieds de Saint Joseph, mais toute la magie du tableau provient de l’éclat surnaturel du corps de Jésus. Sa nudité étincelle dans la mangeoire. Les anges passent presque inaperçus, agglutinés en guirlande sur le côté gauche, et finalement peu lumineux en comparaison.

Corrège, L’Adoration des bergers, (La Nuit), 1530, huile sur toile, 256 x 188 cm, Dresde, Gemäldegalerie

Fig. 3 : Corrège, L’Adoration des bergers, (La Nuit), 1530, huile sur toile, 256 x 188 cm, Dresde, Gemäldegalerie

La Nativité est effectivement une scène emblématique du nocturne particulièrement prisée et représentée. Non seulement il faut traduire l’apparition de Dieu sur Terre et la double nature du Christ (divine donc lumineuse mais aussi humaine donc vulnérable) mais en plus les sources d’éclairages sont variées : l’étoile des bergers, la chandelle dont Joseph protège la flamme, les torches des bergers, l’Enfant dont une lumière émane et qui éclaire, parfois violemment, les autres personnages (fig. 3).

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Détail fig. 3

De quoi permettre aux artistes de montrer toute leur science dans la représentation de la lumière. L’intérêt de multiplier les sources lumineuses et de complexifier la représentation n’a donc pas qu’un intérêt théologique. Il s’agit aussi d’une formidable carte de visite pour les artistes, un book, une présentation de leurs compétences. On observera d’ailleurs une surenchère sensible au XVIe siècle, durant l’époque maniériste, au moment où les artistes cherchent à en mettre plein la vue et à faire des effets de style (fig. 4).

Antonio Campi, L’Adoration des bergers, 1575-1577, huile sur toile, 229 x 142 cm, Cremona, Eglise des Cappuccini.

Fig. 4 : Antonio Campi, L’Adoration des bergers, 1575-1577, huile sur toile, 229 x 142 cm, Cremona, Eglise des Cappuccini.

Parfois la lisibilité du sujet disparaît d’ailleurs derrière le plaisir du peintre à jouer avec l’ombre et la lumière.

Chez Georges de la Tour (fig. 5), l’aspect rustique des personnages, inspiré par la mode caravagesque, et l’éclairage qui semble provenir de la chandelle cachée (morceau génial et spécialité de La Tour) et non pas de l’Enfant, nous font douter du thème : scène de genre ou scène mystique? Mais la rigidité des personnages, l’aspect solennel et silencieux de la scène et l’ambiguïté qui s’installe finissent par l’emporter et rappellent que toute l’originalité de l’histoire est de devoir représenter un dieu comme un homme ordinaire.

Georges de La Tour, L'Adoration des bergers, huile sur toile, 107 x 137 cm, v.1644-1645, Paris, Louvre.

Fig. 5 : Georges de La Tour, L’Adoration des bergers, huile sur toile, 107 x 137 cm, v.1644-1645, Paris, Louvre.

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Détail fig. 5

Chez Rembrandt, tout est flou (fig. 6). Une lumière diffuse et intense colonise le centre d’un groupe de personnages. Mais l’éblouissement est tel qu’on ne voit même pas la source de la lumière. L’enfant n’est plus qu’une tâche lumineuse et on se surprend à contempler autant les ombres bleutées et dégradées que l’éclat chaud de la lumière. Et on hésite entre délectation artistique ou intensité mystique…

Rembrandt, L’Adoration des bergers, 1646, huile sur toile, 65,5 x 55 cm, Londres, National Gallery.

Fig. 6 : Rembrandt, L’Adoration des bergers, 1646, huile sur toile, 65,5 x 55 cm, Londres, National Gallery.

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Détail fig.

Pour en savoir plus :

Une série de conférences, sur le thème de la Nuit dans la peinture, est organisée par « Expressions – Centre d’art pour tous » à Saint-Pierre Quiberon, tout au long de l’année 2015-2016.

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3 Responses to La Nuit Mystique

  1. C’est toujours un réel plaisir d’assister aux conférences de la fille du 15 Ter!
    Vivement la prochaine du 24 octobre 2015 à St-Pierre Quiberon :)°

  2. Lilou says:

    C’est très instructif, merci beaucoup !

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