Le Festin de l’Art

 

afficheA Dinard ! Cet été j’avais décidé d’aller à Dinard, de faire une escapade au nord, pour voir cette expo dont le thème me plaisait vraiment : l’art et la nourriture. D’autant que j’ai déjà travaillé cette question et que je vais m’y intéresser encore un peu cette année (tiens, il faudra en faire une petite série d’articles un peu fouillés un jour…) et que cette visite alliait donc l’utile et l’agréable. C’était aussi un petit retour aux sources car Dinard, j’y ai travaillé deux étés quand j’étais étudiante (oui, pppffft, c’est loin) et que j’en ai des souvenirs assez disparates et nostalgiques.

Le Festin de l’art (l’expo) se déroulait au Palais des Arts du 7 juin au 7 septembre et vous savez quoi, après m’être promis-juré d’y aller au début de la saison et avoir tergiversé et trépigné tout l’été, je l’ai vue le 3 septembre ! Oui, c’est ça, in extremis. Mais c’était aussi l’occasion de voir Delphine, de manger et de papoter le long de la plage, et de commencer en douceur cette rentrée.

Pour en revenir à l’exposition, elle privilégiait les liens entre les artistes contemporains et la nourriture. On imagine combien le sujet est vaste et varié et la manière dont on pourrait se perdre dans les multiples expériences qui ont jalonné les dernières décennies. Mais la présentation avait le mérite d’être très claire et d’attirer l’attention sur les grandes orientations artistiques : la nature morte, la représentation du repas, la critique de la société de consommation, la citation ou la relecture (de la Cène de Léonard, évidemment) et le Eat-Art et ses dérivés. Globalement, chaque thématique était abordée dans une section avec une petite dizaine d’œuvres.

© le15ter

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L’exposition se visitait donc sans lassitude et avait l’avantage de présenter des œuvres qu’on ne voit pas très souvent puisque le principe était de ne montrer que des œuvres appartenant à des collections privées (collectionneurs, artistes, galeries). Malgré tout, la sélection était plutôt pertinente (parfois, avec les collections privées, le goût des collectionneurs l’emporte quelque peu sur l’intérêt de l’œuvre d’un point de vue historique).

Je ne sais pas quelle a été la fréquentation de cette exposition cet été mais en septembre, même la dernière semaine, c’était hyper cool. Pas de queue, pas de chahut dans l’expo, on était carrément seules par moments. Le seul petit bémol reste le peu d’informations présentes près des œuvres. Aucun cartel commenté et il faut donc accepter d’être très régulièrement seulement contemplatif car aucune réponse n’est apportée directement face à une œuvre (à moins d’acheter le catalogue avant la visite). C’est franchement dommage. D’autant que le commissariat avait été pompeusement confié à Jean-Jacques Aillagon et que plusieurs œuvres provenaient de la Collection Pinault, on pouvait espérer un projet assez pointu en ce qui concernait la médiation.

Quoiqu’il en soit, un certain nombre d’œuvres sortait du lot et, miracle, on pouvait faire des photos. Voici donc ma sélection :

1. Philippe Vaurès-Santamaria, Série n°2, Sans titre, 2010, photographie, 90 x 120 cm, Collection de l’artiste.

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Evidemment c’est une photographie et le rendu très réaliste est moins impressionnant qu’avec un médium comme la peinture. Cependant cette photographie à la lumière froide, aux contrastes marqués et à l’esthétisme glacé a capté mon attention. Une certaine opulence se dégage de la scène grâce aux fruits qui semblent sortir de la dépouille du porc étendu au centre. Mais ces fruits évoquent aussi clairement les entrailles de l’animal se déversant sur la sobre nappe blanche. Est-on séduit par la beauté froide de la scène ou écœuré par son aspect sanguinolent ? On ne sait pas très bien si c’est du lard ou du cochon…

2. Gérard Rancinan, The Big Supper, 2008, photographie, 180 x 300 cm, collection particulière, Bruxelles.

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Une interprétation de la Cène de Léonard désacralisée, où le cuistot d’un fast-food remplace le Christ[1]. L’œuvre provoque une double impression : un certain dégoût causé par l’accumulation de nourriture et par la corpulence des protagonistes, mais aussi un certain plaisir esthétique, d’autant que la mise en scène assez épurée et le choix des costumes apportent un aspect soigné.

3. Philippe Cognée, Supermarché, 2005, peinture à la cire sur toile, 300 x 200 cm, Galerie Daniel Templon, Paris.

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Beaucoup d’œuvres de Philippe Cognée sont présentées dans la première partie de l’exposition. Des choses un peu inégales, mais les grands formats à la limite de l’abstrait sont clairement une réussite. En particulier cette vue d’un supermarché un peu apocalyptique. La technique de Cognée : peindre à la cire et faire fondre ensuite la surface avec un fer à repasser, donne souvent de beaux effets de surface et cet aspect flou très caractéristique[2].

4. Sophie Calle, Le régime chromatique, 1997, 7 photographies, 7 textes, 7 présentoirs, étagère, Galerie Emmanuel Perrotin, Paris.

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Mon appréciation de l’œuvre de Sophie Calle est toujours un peu mitigée mais j’avoue quand même que ses expériences, inspirées par les ouvrages de Paul Auster, m’intéressent toujours[3]. Comme l’une des héroïnes du romancier, elle ne mange durant une semaine que des repas monochromatiques. D’abord il y a dans tout cela un rapport au pouvoir de la littérature, ensuite c’est une règle du jeu que s’impose l’artiste et qui donne un côté ludique au projet, enfin, il y a la disparition de la frontière entre vie artistique et vie « réelle ». La vie devient l’œuvre et le corps de l’artiste est un outil. Outre, le rapport à la nourriture, au repas et au chromatisme (qui est quand même un fondement de la création artistique), c’est cela qui domine dans cette expérimentation.

5. Joel-Peter Witkin, Feast of Fools, 1990, photographie, 65 x 83 cm, Galerie Baudoin Lebon, Paris.

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C’est une photo qui donne des frissons. C’est étrange et inquiétant. Ces morceaux de cadavres au milieu d’une nature morte. Mais la composition est belle et le cliché en noir et blanc un peu rétro a du charme. Il y a une certaine perversion à aimer regarder cette photographie et aussi une certaine fascination de spectateur car selon l’angle de vue et l’acuité de l’observation on distingue plus ou moins ce qui se cache parmi la luxuriance naturelle. Witkin est surtout un artiste qui aime l’histoire de l’art et ses photos sont d’étonnants hommages à des œuvres célèbres.

Evidemment, dans l’exposition on pouvait également croiser les tableaux-pièges de Spoerri, les accumulations de casseroles d’Arman, les compressions de cuillères de César, les reproductions de boîtes de soupe Campbell de Warhol et toutes sortes d’autres expérimentations plus ou moins dégoûtantes avec de la nourriture, des déchets ou des excréments. Ma sélection est donc parfaitement subjective !

Oh, et puis pour terminer, avec Delphine nous avons testé La Cour de récré. Un restaurant de burgers (mais pas que), à la déco sympa et soignée et au rapport qualité/prix très correct. A tester si vous passez dans les parages.

Pour en savoir plus :
 
Evidemment, l’exposition est fermée mais le dossier de presse et d’autres informations sont accessibles sur le site de la ville.
La plupart de mes photos sont assez moyennes : reflets, lumières et ombres portées. Comme quoi, laisser les photographies possibles dans une exposition c’est pas si terrible pour les droits d’auteurs, les photographes professionnels, etc.
En savoir plus sur La Cour de récré, à Dinard.
[1] La photo fut réalisée dans le cadre de l’exposition Métamorphoses proposée au Palais de Tokyo à Paris en 2009 par l’artiste.
[2] Pour saisir cette technique, on peut regarder une vidéo sur le site de la revue Art Absolument.
[3] Dans Léviathan, Paul Auster décrit ainsi son personnage Maria Braun: « Certaines semaines, elle s’imposait ce qu’elle appelait ‘le régime chromatique’, se limitant à des aliments d’une seule couleur par jour ». Or, Auster s’est inspiré de Sophie Calle pour créer ce personnage et en retour, Sophie Calle s’est pliée à certains rituels de Maria…
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