Les cheveux de Marie-Madeleine

Georges de la Tour, Sainte Marie Madeleine pénitente, début XVIIe siècle, huile sur toile, 133 x 102 cm, NY, Metropolitan détail

Fig. 3. détail

Il n’y a pas longtemps j’ai relu certains chapitres du livre de Daniel Arasse : On n’y voit rien. Descriptions. Un ouvrage vraiment génial et une découverte fondamentale lorsque j’étais encore à l’université. Parce que dans ce livre, Daniel Arasse s’exprime sous la forme de petites fictions narratives (dialogues, lettres, etc) pour réaliser des lectures d’œuvres ou pour aborder des questions d’iconographie. Et les textes se lisent comme des romans. C’est passionnant, érudit et ludique. Une claque ! Soit on aime, soit on déteste mais si on aime c’est enivrant de possibilités : l’histoire de l’art n’est pas une discipline figée, vieillotte et élitiste mais foisonnante, divertissante et captivante !

Fig 1. détail

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Fig. 1. Anonyme, Sainte Marie-Madeleine, v. 1500, bois, 97 x 36 x 24 cm, Paris, Musée de Cluny.

Fig. 1. Anonyme, Sainte Marie-Madeleine, v. 1500, bois, 97 x 36 x 24 cm, Paris, Musée de Cluny.

Dans le livre, il est question des cheveux de Marie-Madeleine (cf le chapitre intitulé « La toison de Marie-Madeleine ») et les cheveux sont justement sur ma pile de sujets d’étude en ce moment. Ce que dit Daniel Arasse se résume à ceci :

1/ Marie-Madeleine n’existe pas dans la Bible. C’est surtout Jacques de Voragine qui lui donne une histoire cohérente lorsqu’il rédige les vies des saints (la fameuse Légende Dorée). Il en fait ainsi la sœur de Lazare et de Marthe.

2/ En fait, Marie-Madeleine est un condensé de plusieurs femmes. Marie, la sœur de Marthe et Lazare que Jésus apprécie car elle passe son temps à l’écouter parler. C’est elle qui lave, sèche et parfume les pieds du Christ à Béthanie, juste avant qu’il ne parte pour Jérusalem. Chez saint Luc, on trouve mentionné une autre Marie que le Christ aurait exorcisée et qui venait de Magdala, sur le lac de Tibériade. Mais l’histoire est à peine évoquée et le personnage ne s’occupe pas des pieds du Christ. Enfin, Saint Luc rapporte encore l’histoire d’une prostituée de Naïn (anonyme), qui lave les pieds du Christ alors que ce dernier déjeune chez Simon. Elle se repend de ses péchés et demande pardon. Ces trois histoires ont été condensées pour former le personnage de Marie-Madeleine qui devient récurrent.

Fig. 2. Philippe de Champaigne, Le repas chez Simon, huile sur toile, v. 1656, 292 x 399 cm, Nantes, MBA.

Fig. 2. Philippe de Champaigne, Le repas chez Simon, huile sur toile, v. 1656, 292 x 399 cm, Nantes, MBA.

Fig. 2. détail

Fig. 2. détail

3/ Marie-Madeleine est donc une invention. Une invention dont on retient : la prostitution, la fraternité avec Marthe et Lazare, le coup du lavement des pieds et de l’essuyage avec les cheveux, la repentance et la vie d’ascète. Autrement dit les éléments iconographiques suivants : la beauté, les parures, le parfum, les cheveux.

4/ Son rôle est fondamental car elle sert de modèle aux femmes. Elle leur ressemble puisqu’elle est imparfaite (toutes les femmes sont des descendantes d’Eve, c’est mal, c’est mal !) mais elle montre aussi la voie à suivre, celle de la repentance.

fig. 3. Georges de la Tour, Sainte Marie Madeleine pénitente, début XVIIe siècle, huile sur toile, 133 x 102 cm, NY, Metropolitan.

Fig. 3. Georges de la Tour, Sainte Marie Madeleine pénitente, début XVIIe siècle, huile sur toile, 133 x 102 cm, NY, Metropolitan.

Quoiqu’il en soit, les peintres et sculpteurs évoquent Marie-Madeleine régulièrement et avec enthousiasme. Et dans leurs représentations les cheveux, parés ou lâchés, coiffés ou hirsutes, peignés ou maltraités, sont l’élément sine qua non de son identification.

Comme Marie-Madeleine est donc une femme qui vit de sa beauté, elle est parfois représentée parée de bijoux et avec une coiffure élaborée comme dans la sculpture du musée de Cluny (fig.1).

Ses cheveux dénoués lui servent aussi à laver les pieds du Christ chez Simon (fig. 2). Renonçant ensuite à se les coiffer en signe de pénitence et parce que les parures servent à séduire, elle les porte détachés et sans apprêt (fig. 3 et fig. 4).

Fig. 4. Johann Christian von Mannlich, Sainte Marie-Madeleine pénitente, fin XVIIIe-début XIXe siècle, 102.7 x 82.4 cm, Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen

Fig. 4. Johann Christian von Mannlich, Sainte Marie-Madeleine pénitente, fin XVIIIe-début XIXe siècle, 102.7 x 82.4 cm, Munich, Bayerische Staatsgemäldesammlungen

Elle devient même une sauvage, hirsute, se laissant pousser les cheveux jusqu’aux pieds comme dans l’étonnante sculpture de Donatello (fig. 5) ou dans la version peinte de Bartolomeo di Giovanni (fig. 6).

Donatello, Sainte Marie-Madeleine, v. 1453-1455, bois polychrome, Florence, Museo dell'Opera del Duomo.

Fig. 5. Donatello, Sainte Marie-Madeleine, v. 1453-1455, bois polychrome, Florence, Museo dell’Opera del Duomo.

Donatello, Sainte Marie-Madeleine, v. 1453-1455, bois polychrome, Florence, Museo dell'Opera del Duomo détail

Fig. 5. détail

Fig. 6. Bartolomeo di Giovanni, Sainte Marie-Madeleine, XVe siècle, huile sur bois, 145 x 61 cm, Lille, Palais des Beaux-Art

Fig. 6. Bartolomeo di Giovanni, Sainte Marie-Madeleine, XVe siècle, huile sur bois, 145 x 61 cm, Lille, Palais des Beaux-Arts.

Paradoxalement, ce symbole d’ascétisme redevient, sous le pinceau ou sous la gouge des artistes, un support de sensualité. Car, avoir les cheveux dénoués en public n’est pas correct. Pendant des siècles, c’est l’apanage des femmes de petite vertu. On ne sort pas « en cheveux » (on met au moins un chapeau) et les cheveux longs des femmes ne sont pas dénoués en public (c’est réservé au cercle intime) sauf pour les jeunes filles (vierges, innocentes donc). Les cheveux dénoués de Marie-Madeleine reflètent donc également son ancienne vie de pécheresse et, comme ils cachent (ou dévoilent) son corps nu, ils sont troublants (fig. 4, fig. 7, fig. 8).

Fig. 7. Elisabetta Sirani, Marie-Madeleine pénitente, 1663, Besançon, Musée des Beaux-Arts.

Fig. 7. Elisabetta Sirani, Marie-Madeleine pénitente, 1663, Besançon, Musée des Beaux-Arts.

La chair et le poil, voilà un sujet passionnant !

Fig. 8. Jules Lefèbvre, Marie Madeleine, Saint Pétersbourg, Ermitage.

Fig. 8. Jules Lefèbvre, Marie Madeleine, Saint Pétersbourg, Ermitage.

Pour en savoir plus :
 
On (re)lit avec un grand plaisir Daniel Arasse, On n’y voit rien. Descriptions, Paris, Denoël, 2000 (existe aussi en livre de poche).
On peut aussi se référer à La Légende Dorée de Jacques de Voragine. Par exemple en regardant la version numérisée par la BNF sur Gallica.
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