L’imaginaire

afficheDans ma tête j’ai des centaines de sujets en lien avec l’histoire de l’art à faire partager mais j’avoue que souvent je me sens un peu découragée car pour livrer ici une réflexion cohérente ce sont des heures de rédaction. Je crois que la particularité d’un blog est de proposer des articles concis (personnellement je ne lis pas les articles très longs sur les autres blogs ou bien je les lis en plusieurs fois si j’aime vraiment, vraiment le style de l’auteur et le sujet). Mais l’histoire de l’art touche à tellement de domaines, tellement d’éléments de contexte, tellement de précisions iconographiques que pour parler d’un seul misérable tableau, il faut déjà noircir au moins deux pages A4. Alors imaginez, lorsqu’il s’agit d’un thème ou d’un artiste… Ce qui veut dire qu’ici je fais un double travail : je développe une idée, fais des recherches dans mes cartons et dossiers, imagine un truc qui pourrait remplir un livre et ensuite je le résume en quelques lignes. Choix drastique pour les illustrations, choix cornélien pour l’angle retenu et je vois un texte qui pourrait se lire en deux heures réduit à peau de chagrin et que vous survolerez (peut-être) en 2 min. Voilà pourquoi je botte parfois en touche. Mais quand même, il fallait bien un jour parler de Gustave Doré et puisque j’ai visité l’exposition d’Orsay en mars et que vous pouvez encore aller la voir jusqu’au 11 mai, c’est le moment !

Gustave Doré par Nadar

Gustave Doré par Nadar

Impossible de résumer la carrière de ce prodige de l’illustration (il obtint un contrat avec le Journal pour rire à l’âge de 15 ans), de ce peintre ambitieux (cherchant à illustrer Dante et la Bible), de ce sculpteur autodidacte et miraculeux. La carrière de Doré fourmille d’œuvres plus captivantes les unes que les autres, d’une invention totale et d’une habileté géniale. Mais ce qui est sans doute le plus étonnant c’est la réception de tout ce travail par les critiques de la seconde moitié du XIXe siècle. Car Gustave Doré n’est pas aimé par les spécialistes[1].

Trop romantique sans doute. Doré reste habité par le domaine fantastique (monstres, spectres et autres visions) alors qu’émergent d’autres styles plus naturalistes. Mais surtout l’artiste est aimé des masses populaires pour ses caricatures et ses illustrations.

Gustave Doré, « Le communisme en tableau », 1848, lithographie, 31,4 × 43,5 cm, publiée dans le Journal pour rire, n°22, Paris, BNF.

Gustave Doré, « Le communisme en tableau », 1848, lithographie, 31,4 × 43,5 cm, publiée dans le Journal pour rire, n°22, Paris, BNF.

Gustave Doré, Rue de la Vieille Lanterne ou La Mort de Gérard de Nerval, lithographie, 59,4 × 45 cm.

Gustave Doré, Rue de la Vieille Lanterne ou La Mort de Gérard de Nerval, lithographie, 59,4 × 45 cm.

Ce génie du trait, qui n’a pas de formation académique, ne semble pas pouvoir rivaliser avec les artistes « sérieux » du Second Empire ou les jeunes réformateurs adeptes du pleinairisme. Pourtant, à bien y regarder, Doré reflète autant que les autres son époque : tourmentée, contradictoire, moderne mais emprunte de superstition. Et les critiques sont bourrés d’a priori car Doré est définitivement un artiste brillant, capable de faire rire, de faire pleurer, de faire peur et de séduire. Ses planches comiques n’ont rien perdu de leur attrait, son Histoire pittoresque, dramatique et caricaturale de la Sainte Russie est d’une modernité totale (une bande-dessinée avec des monochromes), ses peintures restent grandioses (le Christ quittant le prétoire de Strasbourg, dont la réplique nantaise est prêtée à Orsay), son projet d’illustrer les plus grands livres du répertoire continu d’être phénoménal et enfin, ses paysages (la vraie découverte de l’exposition d’Orsay) sont d’une séduction étrange.

Comme il se doit, je suis fébrile à l’idée de devoir faire un choix dans les œuvres de Doré pour illustrer cet article. Mais en fin de compte, voici une sélection de 5 morceaux de l’exposition d’Orsay.


Gustave Doré, Les Saltimbanques, 1874, huile sur toile, 224 x 184 cm, Clermont-Ferrand, Musée d’art Roger-Quilliot.

Gustave Doré, Les Saltimbanques, 1874, huile sur toile, 224 x 184 cm, Clermont-Ferrand, Musée d'art Roger-Quilliot.

Gustave Doré, Les Saltimbanques, 1874, huile sur toile, 224 x 184 cm, Clermont-Ferrand, Musée d’art Roger-Quilliot.

Tableau à la fois féérique (les détails des costumes, les chiens déguisés) et ultra émouvant (l’enfant blessé bercé par sa mère et le regard triste de l’acrobate) qui traduit la fascination de Gustave Doré pour l’univers des forains (il se déguisait lui-même parfois en Pierrot et réalisait des acrobaties). C’est aussi un tableau magnétique pour le spectateur, je trouve. Dans l’exposition d’Orsay on voit également une réplique de ce tableau récemment acquise par le musée de Denver (saisissant !).

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Gustave Doré, Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, huile sur toile, 315 x 450 cm, Bourg-en-Bresse, Musée de Brou.

Gustave Doré, Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l'Enfer, huile sur toile, 315 x 450 cm, Bourg-en-Bresse, Musée de Brou.

Gustave Doré, Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer, huile sur toile, 315 x 450 cm, Bourg-en-Bresse, Musée de Brou.

En 1861, Doré fit sensation en commençant l’illustration de L’Enfer de Dante et la même année il présenta au Salon une peinture monumentale qui en est également inspirée, Dante et Virgile dans le neuvième cercle de l’Enfer. La Divine Comédie de Dante et surtout la partie concernant l’Enfer est l’un des thèmes fétiches des artistes romantiques. Doré est clairement sensible à l’univers sombre du texte et en livre des interprétations qui ont nourri l’imaginaire de nombreuses générations. Car certaines œuvres, comme cette peinture, ont de manière évidente inspiré des metteurs en scènes[2].

dante3Chez Dante, le 9e cercle de l’Enfer, est celui des traîtres. Leur châtiment consiste à se retrouver emprisonnés dans un lac gelé. La gamme chromatique choisie par Doré est exceptionnelle. A première vue il s’agit de noirs et de gris mais rapidement le tableau dévoile des bleus clairs, des rouges sang et une multitude d’effets colorés. Les reproductions des catalogues et autres magazines ne rendent définitivement pas hommage à l’œuvre.

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Gustave Doré, Le Christ quittant le Prétoire, 1876-83, huile sur toile, 475 x 717 cm, Nantes, MBA.

Gustave Doré, Le Christ quittant le Prétoire, 1876-83, huile sur toile, 475 x 717 cm, Nantes, MBA.

Gustave Doré, Le Christ quittant le Prétoire, 1876-83, huile sur toile, 475 x 717 cm, Nantes, MBA.

La Doré Gallery

La Doré Gallery

A la fin de sa carrière, Doré devient célèbre comme peintre de scènes religieuses[3]. Continuant ce projet fou d’illustrer les plus grands textes de l’histoire de la littérature, il commence l’illustration de la Sainte Bible en 1866. L’année suivante, il cofonde à Londres la Doré Gallery (35 New Bond Street), espace qui est dédié à la promotion de ses œuvres et qui va lui assurer la reconnaissance et la célébrité auprès du public anglo-saxon. La même année, il commence un immense tableau au thème assez rare. L’œuvre est monumentale et Doré met plusieurs années à la peindre[4]. Terminée en 1872, il invite le Tout-Paris à venir la voir chez lui. Les spectateurs sont enthousiastes mais les critiques nettement moins. Doré accepte donc de l’expatrier à Londres, dans sa galerie. L’œuvre devient célèbre et les propriétaires de la Doré Gallery ne veulent pas s’en défaire[5]. Ils lui commandent donc des répliques, plus petites (six au total dont celle de Nantes, les autres sont presque toutes non localisées). Doré qui est en France réalise ces copies d’après des photographies ce qui explique les légères variantes, notamment dans les gammes colorées. L’œuvre originale (dont l’histoire reste mystérieuse) est sans doute remisée dans de mauvaises conditions car la toile se trouve dans un état déplorable lors de l’achat par le Musée de Strasbourg en 1987. Personnellement, je n’ai jamais vu (en vrai) la version de Strasbourg mais j’ai longuement observé celle de Nantes.

christ2Gustave Doré développe un attachement pour la figure du Christ ce qui explique peut-être le choix de ce sujet. La scène se déroule après les deux procès et avant le Portement de Croix (ce n’est ni un Ecce Homo ni un Christ aux outrages). Notre regard est d’abord happé par la figure du Christ, lumineux et plein de noblesse au centre du tableau. Il est entouré d’une foule bigarrée où l’on retrouve une gamme chromatique raffinée, des détails précieux et des faciès extrêmement diversifiés. Pilate et les prêtres sont relégués très loin et même les personnages importants (Judas, la Vierge) se perdent dans la foule grandiose.

christ3Cette œuvre possède une dimension de péplum. L’histoire religieuse y est traitée de manière à la fois sensible et bouleversante mais aussi théâtrale et esthétique. Et les couleurs turquoises et mordorées apportent exotisme et raffinement.

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Gustave Doré, Le Petit Chaperon rouge fut bien étonné de voir comment sa grand’mère était faite en son déshabillé, illustration pour les Contes de Perrault, 1862, Paris, Hetzel.

Gustave Doré, Le Petit Chaperon rouge fut bien étonné de voir comment sa grand’mère était faite en son déshabillé, illustration pour les Contes de Perrault, 1862, Paris, Hetzel.

Gustave Doré, Le Petit Chaperon rouge fut bien étonné de voir comment sa grand’mère était faite en son déshabillé, illustration pour les Contes de Perrault, 1862, Paris, Hetzel.

L’édition Hetzel de 1862 des Contes de Perrault est sans doute la plus célèbre. Elle fut illustrée par Gustave Doré qui réalisa 40 grandes compositions en pleine page qui enrichirent considérablement l’iconographie de certains textes et devinrent le support de l’imaginaire de plusieurs générations de lecteurs. Doré imagina ces dessins en parallèle de l’illustration de l’Enfer de Dante, comme un contrepoint. Le merveilleux y côtoie l’inquiétant sous une autre forme et avec une autre destination.


Gustave Doré, « Le jeu est fini, j’ai gagné, j’ai gagné », gravure sur bois destinée à illustrer La Complainte du vieux marin de Samuel Taylor Coleridge, 1876, Paris, BNF.

Gustave Doré, « Le jeu est fini, j’ai gagné, j’ai gagné », gravure sur bois destinée à illustrer La Complainte du vieux marin de Samuel Taylor Coleridge, 1876, Paris, BNF.

Gustave Doré, « Le jeu est fini, j’ai gagné, j’ai gagné », gravure sur bois destinée à illustrer La Complainte du vieux marin de Samuel Taylor Coleridge, 1876, Paris, BNF.

Gustave Doré explore Londres avant 1870 pour un livre d’abord publié en Angleterre, puis en France, London : a Pilgrimage de Blanchard Jerrold. La ville industrielle fascine l’Europe et Doré découvre ses multiples facettes (les quartiers mal famés, les ouvriers, les champs de courses, etc). Mais ce sont la culture et la littérature anglaises qui captivent Doré. Son projet est d’illustrer Shakespeare en un millier d’images mais avant il fait quelques essais avec le Paradis Perdu de Milton et surtout la Complainte du Vieux marin de Samuel Taylor Coleridge.

Ce récit écrit à la fin du XVIIIe siècle raconte, par la voix d’un vieux marin, l’histoire d’une malédiction. Au cours de l’histoire, le marin décrit un vaisseau fantôme gouverné par la Mort et Vie-dans-la-mort qui vont jouer aux dés les âmes des marins perdus en mer. Doré illustre cette scène avec une intensité dramatique parfaite. La Mort est vue à contre-jour et on imagine facilement la brume qui l’entoure. En ne dévoilant que des détails du personnage, il réussit parfaitement à capter l’attention et à saisir d’horreur le lecteur.

Doré est l’inventeur du dessin mais comme ce fut souvent le cas dans sa carrière d’illustrateur, le travail de gravure (ici de la xylographie, qui demande une technique irréprochable pour obtenir de la précision) est confié à un autre artiste. Il faut donc saluer l’exécution d’Adolphe Pannemaker qui fut capable de rendre les effets imaginés par Doré, dans un style graphique très maîtrisé.

 

Pour en savoir plus :
 
 
[1]  Par exemple : « Voyez par exemple M. Gustave Doré. C’est le type accompli du romantique de la décadence, c’est le peintre des buveurs d’absinthe. Tout en illustrant Dante et la Bible, il aurait du faire des vignettes pour les contes d’Edgar Poë. Une déplorable facilité mise au service d’une imagination froidement délirante, nulle conscience, nul respect de la nature ». Ernest Duvergier de Hauranne, Salon de 1874, Revue des deux mondes.
[2] Par exemple le film de Giuseppe de Liguoro et Francesco Bertolini de 1911 : L’Enfer
[3] Il est d’ailleurs qualifié de preacher painter.
[4] Pour la protéger de la Guerre de 1870 et de la Commune de Paris, il la roule et l’enterre dans son jardin !
[5] Ils l’ont payé 10 000 livres à Gustave Doré mais le nombre de visiteurs est impressionnant,  2.5 millions au total. Après la mort de Doré, l’œuvre originale est même envoyée en « tournée » aux USA (1892-98).
 
La littérature concernant Doré est riche mais évidemment il faut aller voir le catalogue de l’exposition du Musée d’Orsay : Philippe Kaenel (dir.), Gustave Doré. L’imaginaire au pouvoir, Paris, Musée d’Orsay ; Flammarion, 2014. Dommage que les illustrations soient si sombres.
Les plus pressés se contenteront des pages dédiées sur le site d’Orsay ou bien du mini-site créé par la BNF (que je trouve hyper intéressant).
J’ai acquis aussi l’Album de l’exposition que je trouve être un bel objet autant qu’une source intéressante : Damien Delille, Doré. L’imaginaire, Paris, Musée d’Orsay ; Flammarion, 2014.
Le commissariat de l’exposition est assuré par Edouard Papet, conservateur en chef au musée d’Orsay, Philippe Kaenel, professeur titulaire d’histoire de l’art à l’Université de Lausanne et Paul Lang, sous-directeur et conservateur en chef au musée des beaux-arts du Canada. L’exposition sera également présentée au musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, du 12 juin au 14 septembre 2014.
Et puis pour réduire un peu mon texte (très légèrement pour l’instant), j’ai opté pour quelques notes de bas de page. Je ne sais pas encore si c’est une bonne idée…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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2 Responses to L’imaginaire

  1. Lilou says:

    Merci pour cet article ! C’est très intéressant et l’expo me faisait vraiment envie. Je n’ai malheureusement pas pu y aller, mais te lire sur ce sujet est déjà une consolation !

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