Psyche vs Proserpine

Le Bernin, L'Enlèvement de Proserpine, détail

Le Bernin, L’Enlèvement de Proserpine, détail

Et non, il n’est pas question de combat de catch ni de concours de beauté entre une déesse (Proserpine) et une mortelle  aussi belle qu’une déesse (Psyché). Je vous parle plutôt d’une opposition stylistique : baroque ou classique, Le Bernin ou Canova ? Autrement dit, quelle œuvre préférez-vous : L’Enlèvement de Proserpine par Pluton de Gian Lorenzo Bernini (1621-1622, marbre, 255 cm, Rome, Galleria Borghese) ou bien Psyché ranimée par le baiser de l’Amour d’Antonio Canova (1787-1793, marbre, 155 x 168 x 101 cm, Paris, Louvre) ? Et si je pose la question ainsi c’est parce que j’y ai bien réfléchi et que fondamentalement, les deux œuvres ne peuvent pas vraiment s’opposer.

Antonio Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour (ou Psyché et Cupidon), 1787-1793, marbre, 155 x 168 x 101 cm, Paris, Louvre.

Antonio Canova, Psyché ranimée par le baiser de l’Amour (ou Psyché et Cupidon), 1787-1793, marbre, 155 x 168 x 101 cm, Paris, Louvre.

Gian Lorenzo Bernini (Le Bernin), L’Enlèvement de Proserpine par Pluton, 1621-1622, marbre, 255 cm, Rome, Galleria Borghèse.

Gian Lorenzo Bernini (Le Bernin), L’Enlèvement de Proserpine par Pluton, 1621-1622, marbre, 255 cm, Rome, Galleria Borghèse.

D’abord, elles ne datent pas de la même époque (je triche donc un peu en vous montrant une œuvre baroque et une œuvre néoclassique) et ensuite parce que les deux sont, à mon sens, des œuvres parfaitement réussies (la Rolls-Royce de la sculpture, si vous préférez). Mais alors, pourquoi cette question ? Et bien, tout en étant aussi réussies l’une que l’autre, je pense qu’en fonction des goûts et des sensibilités, on préfère généralement l’une ou l’autre parce que ces deux œuvres s’adressent à des publics très différents. Les deux sculptures interprètent un sujet mythologique, elles sont toutes les deux basées sur une composition en X, elles sont toutes les deux en marbre et pourtant, elles ne jouent pas dans la même catégorie, elles ne répondent pas à la même ambition, elles ne produisent pas du tout le même effet.

Le Bernin, L'Enlèvement de Proserpine, détail

Le Bernin, L’Enlèvement de Proserpine, détail

Dans l’œuvre du Bernin on retrouve toute la fougue de la jeunesse (le sculpteur a 23 ans lorsqu’il crée cette œuvre) alliée à une incroyable maîtrise technique. La composition est parfaitement trouvée : une sorte de )( légèrement décalé et l’on comprend à la fois la force avec laquelle Pluton enserre le corps de Proserpine et l’énergie du désespoir que la jeune femme met à se dégager. D’ailleurs, chez Le Bernin, les personnages sont expressifs. L’émotion de Proserpine est particulièrement bien rendue, entre terreur et résignation, entre folie et réserve. Mais l’œuvre joue aussi avec des spirales, des lignes serpentines et surtout le 3e dimension, en invitant le spectateur à tourner autour. Enfin, bien que les corps soient idéalisés (la perfection divine), ils sont aussi très humains. Et c’est là que Le Bernin est un génie : les corps de marbre semblent de chair et de sang, surtout si l’on regarde le magnifique détail des mains de Pluton sur le corps de Proserpine ! Si vous avez des frissons, c’est que vous êtes sensibles à l’aspect émotif et spectaculaire de l’art baroque.

Canova, Psyché et Cupidon, détail

Canova, Psyché et Cupidon, détail

Dans l’œuvre de Canova on perçoit toute la réserve et le sérieux d’un artiste confirmé (Canova n’a cependant que 30 ans lorsqu’il réalise cette œuvre) et une toute aussi grande maîtrise technique, notamment en ce qui concerne l’imitation de la sculpture antique. La composition s’articule autour d’un X plus rigide mais complété d’une double boucle créée par les bras des protagonistes. Tout cela donne une impression de grâce et de légèreté. D’ailleurs les personnages semblent à peine se frôler et Cupidon, aérien, ne touche presque pas le sol. A bien y regarder, les corps des personnages sont irréels.

Leur peau parfaite, la netteté des lignes, et leurs effleurements qui ne laissent aucune trace sur l’autre peau sont  les garanties de leur perfection divine.

Canova, Psyché et Cupidon, détail

Canova, Psyché et Cupidon, détail

Les finitions sont longuement travaillées, le marbre est finement poli. Les visages, très proches, viennent d’échanger un baiser. Ils n’expriment pas de sentiments violents mais un calme et un contentement évidents. Dans cette scène Psyché se réveille doucement grâce au baiser de l’Amour et la sculpture traduit cet instant suspendu, hors du temps. Là où Canova est un génie c’est qu’il réussit à traduire le sentiment amoureux avec des corps et des personnages déshumanisés par leur perfection formelle et leur intemporalité.

Si vous avez les larmes aux yeux, c’est que vous êtes sensibles à la beauté esthétique et conceptuelle de l’art classique (néoclassique ici).

Finalement, tout est question de point de vue et tout se joue sur l’opposition habituelle : la beauté idéale vs l’émotion sensuelle ? Mais il est toujours possible de ne pas choisir et d’apprécier les deux effets. Alors Psyché vs Proserpine : match nul ?!

Pour en savoir plus :
 
Le site de la Galleria Borghèse
Sur le site du Louvre, une lecture de l’œuvre de Canova.
 
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