Raphael, Sandro, Maxence

Léonard de Vinci, La Joconde, 1503-1505, huile sur bois, 77 x 33 cm, Paris, Louvre.

Léonard de Vinci, La Joconde, 1503-1505, huile sur bois, 77 x 33 cm, Paris, Louvre.

J’avais envie de vous montrer mes nouvelles boucles d’oreilles. Oui, mais j’ai oublié mon appareil photo en week-end et il faudra donc attendre quelques jours que je récupère la bête. Donc, à la place, je tente autre chose. Je sais que le titre de ce post est assez obscur et d’ailleurs son sujet est aussi un peu barré. Ça tombe bien !

Mercredi 27 mars Fip a programmé une émission spéciale « Michel Legrand et Jacques Demy ». C’est-à-dire une émission consacrée à la collaboration entre les deux artistes (depuis que je me suis mise au tricot et au crochet, j’écoute de nouveau un peu plus la radio… et c’est bien).

Catherine Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort, 1967

Catherine Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort, 1967

Je pense que tout le monde connaît les films de Jacques Demy et la musique de Michel Legrand, je n’explique donc pas ces points. Le fait est que j’avais déjà envie de revoir Les Demoiselles de Rochefort depuis quelques semaines. L’occasion était toute trouvée, après l’émission, j’ai glissé le DVD dans mon lecteur…

J’aime vraiment le drôle de mélange réussi par Jacques Demy entre un film dynamique et joyeux mais aussi mélancolique et empli de spleen. J’apprécie également que l’art soit en filigrane durant tout le film puisque plusieurs des personnages pratiquent des métiers artistiques ou associés : Delphine est danseuse, Solange est musicienne, Maxence est peintre, Guillaume est galeriste, Andy est compositeur, Simon est marchand d’instruments de musique.

Catherine Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort, 1967

Catherine Deneuve dans Les Demoiselles de Rochefort, 1967

Où sont Raphaël et Sandro dans tout cela ? Dans la chanson de Maxence (et de Delphine) pardi ! Je me fais toujours cette réflexion en entendant Maxence (Francis Perrin doublé par Jacques Revaux) puis Delphine (Catherine Deneuve doublée par Anne Germain) chanter leurs idéaux : Catherine Deneuve a-t-elle vraiment le regard des Botticelli et son portrait évoque-il la Joconde? Le portrait peint par Maxence ressemble-t-il vraiment à un Raphaël ?

Botticelli, Portrait d'une jeune femme, 1480-1485, tempera sur bois, 82 x 54 cm, Francfort, Städelsches Kunstinstitut

Botticelli, Portrait d’une jeune femme, 1480-1485, tempera sur bois, 82 x 54 cm, Francfort, Städelsches Kunstinstitut

« Je l’ai cherchée partout, j’ai fait le tour du monde. De Venise à Java, de Manille à Hankor, de Jeanne à Victoria, de Vénus en Joconde, je ne l’ai pas trouvée et je la cherche encore.

Je ne connais rien d’elle, et pourtant je la vois. J’ai inventé son nom, j’ai entendu sa voix. J’ai dessiné son corps, et j’ai peint son visage, son portrait et l’amour ne font plus qu’une image.

Elle a cette beauté des filles romantiques, et d’un Botticelli le regard innocent.  Son profil est celui de ces vierges mythiques qui hantent les musées et les adolescents (…)»

Alors peut-être qu’il faut juste résumer un peu l’intrigue ici : Maxence est un jeune peintre qui fait son service militaire dans la marine à Rochefort. Il passe son temps libre à boire des verres au café d’Yvonne et accessoirement à faire de la peinture (notez qu’on ne voit jamais ses peintures abstraites dans le film). Le seul tableau figuratif de Maxence c’est le « portrait » de son idéal féminin qu’il a laissé dans la galerie d’art moderne et contemporain de Guillaume (qui réalise lui-même des tirs au pistolet sur des ballons remplis de peinture qui se déversent sur la toile, pratique très inspirée de Niki de Saint-Phalle et des drippings de Pollock). Il se trouve que l’on comprend assez vite que l’idéal féminin de Maxence c’est Delphine mais les deux personnages ne se croisent jamais durant le film (la fin laisse quand même présager de leur rencontre). Alors ?

Alors, comparons le visage de Catherine Deneuve, le tableau de Maxence, la Joconde de Léonard de Vinci, Botticelli et Raphaël (oui, j’avais prévenu, c’est tiré par les cheveux aujourd’hui !).

compaDans le film, Catherine Deneuve a le visage plutôt régulier mais fortement souligné par des effets de maquillage : blush, mascara, liner et surtout un casque de cheveux blonds au brushing phénoménal. J’ai du mal à voir le lien avec les effets de sfumato de Léonard ou le raffinement des coiffures de Botticelli.

compa2Le tableau de Maxence est assez étonnant. Le film se passe dans les années soixante mais son style évoque plutôt les portraits expressionnistes du début du XXe siècle (d’ailleurs, les références de Maxence sont celles du début du siècle : « Braque, Matisse, Picasso, c’est ça la vie » comme il le dit). Ceci dit, et bien que stylistiquement il n’y ait aucun point commun, le portrait de Delphine renvoie certainement à celui de la Joconde. La pose semble la même (le cadrage est plus serré cependant et l’arrière-plan différent, sans profondeur) bien que l’on ne puisse voir les mains.

Raphael, La Fornarina, 1518-1519, huile sur bois, 85 x 60 cm, Rome, Galleria Nazionale d'Arte Antica

Raphael, La Fornarina, 1518-1519, huile sur bois, 85 x 60 cm, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica

Raphael, Autoportrait, 1506, huile sur bois, 45 x 33 cm, Florence, Offices

Raphael, Autoportrait, 1506, huile sur bois, 45 x 33 cm, Florence, Offices

Notons que Delphine qui imagine son idéal masculin, et soupçonne que le peintre du portrait pourrait bien être celui-là, chante : « (…) Il a cette beauté des hommes romantiques, du divin Raphaël le talent imité, une philosophie d’esprit démocratique, et du poète enfin la rime illimitée (…) » et c’est peut-être effectivement chez Raphaël qu’il faille aller chercher les références du portrait de Maxence (même si, là encore, le style n’a rien à voir, j’image assez bien un mélange entre Le Portrait de la Fornarina pour la nudité et l’Autoportrait des Offices pour la pose et la délicatesse des traits).

Je trouve intéressant que dans le film de Jacques Demy il y ait autant de références à l’art de la Renaissance mais sans que l’on ne voit jamais ces œuvres-là. Botticelli, Raphaël, Léonard participent finalement à la création d’une certaine nostalgie pour le passé que les personnages ressentent sans que leurs vies ne soient pour autant figées dans ce passé : les œuvres qui les entourent sont donc résolument contemporaines (ou modernes).

Si l’art contemporain est très présent dans le film à travers la galerie de Guillaume, il n’est pas certain qu’il ressorte valorisé. Certes, on voit des œuvres mais Demy porte un regard un peu ironique : Guillaume pratique avec désinvolture la création d’une œuvre, les jeunes femmes se détournent vite du tableau bleu de la vitrine au profit des yeux bleus du marin !

Il existe sans doute aussi un second degré. Quand les personnages rêvent d’idéal, ils imaginent des références poétiques et picturales que nous pouvons (presque) tous saisir et approuver mais la réalité est évidemment plus subjective…

 

Pour en savoir plus :
 
On réécoute l’émission de Fip.
On regarde en DVD les Demoiselles de Rochefort de Jacques Demy (1967, restauré en 1996, avec les musiques de Michel Legrand et diffusé par Arte Editions).

 

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2 Responses to Raphael, Sandro, Maxence

  1. la soeurette says:

    Il y a une vraie réflexion dans tout ça … Pas sûr que Demy ait autant potassé :-) Mention pour l’originalité !

    • la fille du 15ter says:

      Demy a sans doute beaucoup réfléchi pour le film, mais sans doute pas dans cette perspective « histoire de l’art » effectivement…

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