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manfredi2Une excursion à Paris et un passage obligé dans la nouvelle exposition du Petit Palais : Les Bas-fonds du Baroque. La Rome du Vice et de la misère… parce qu’on y retrouve des merveilles d’œuvres caravagesques et qu’on y évoque la Rome populaire du XVIIe siècle, celle des artistes et des mendiants, des tavernes et des ateliers… Dommage qu’il y ait eu tant de monde et que j’ai eu si peu de temps! Mais l’exposition vaut clairement le détour.

afficheRome. Au XVIIe siècle. On imagine tout de suite les grandes églises baroques et leurs décors illusionnistes, la peinture élitiste de Poussin, les fresques prestigieuses d’Annibal Carrache au Palais Farnèse et les sculptures expressives du Bernin à la Galleria Borghese. Certes, les artistes côtoient les cardinaux et les ambassadeurs. Ils sont aussi amenés à peindre ou sculpter des sujets édifiants pour les fidèles dans le contexte de la Contre-Réforme. Mais leur réalité est bien différente de celle qu’ils  idéalisent dans les paysages classiques…

Les peintres romains, italiens ou étrangers de passage, logent dans les quartiers populaires de la ville. Ils se retrouvent dans les tavernes et autres lieux de beuveries. Leurs modèles sont les gens de la plèbe, mendiants et diseuses de bonne aventure. Les caravagesques et quelques autres oseront représenter cette vie ordinaire et incertaine, la bohème des artistes, leurs excentricités et leurs amusements, les travestissements et les bagarres. C’est la Rome interlope que l’exposition du Petit Palais fait découvrir à travers les peintures du début du XVIIe siècle, scènes de genre ou bambochades. L’exposition n’est pas très vaste mais est assez riche, voici ma sélection…

1. Matthys Pool d’ap. Domenicus van Wijnen, Rites d’initiation des Bentvueghels : cérémonie d’admission d’un nouveau membre des Bentvueghels, 1690-1708, burin et eau-forte, 59.8 x 49.9 cm, Paris, INHA.

Matthys Pool d’ap. Domenicus van Wijnen, Rites d’initiation des Bentvueghels : cérémonie d’admission d’un nouveau membre des Bentvueghels, 1690-1708, burin et eau-forte, 59.8 x 49.9 cm, Paris, INHA.

Matthys Pool d’ap. Domenicus van Wijnen, Rites d’initiation des Bentvueghels : cérémonie d’admission d’un nouveau membre des Bentvueghels, 1690-1708, burin et eau-forte, 59.8 x 49.9 cm, Paris, INHA.

Les Bentvueghels[1] sont de jeunes peintres, souvent d’origine nordique, qui se réunissent dans les tavernes. Vraie porte d’entrée dans la vie bohème romaine, cette association d’artistes est aussi l’occasion de créer des liens de camaraderie lors de beuveries et de fêtes paillardes qui offrent la possibilité d’extérioriser l’enthousiasme d’une jeunesse fantasque.

Dans la belle gravure de Pool, on retrouve une des cérémonies d’initiation de la confrérie, sorte de bizutage durant lequel tous les excès et toutes les idées les plus obscènes sont les bienvenues. On découvre un groupe de personnages dont certaines têtes sont des portraits, entourant le bel, fier et juvénile dieu Bacchus. Dans un second temps, au premier plan, on finit par apercevoir une scène plus étonnante : un nouvel initié est en train de boire directement à la barrique  que chevauche Bacchus. Son dos sert de table où sont posés verre et carafe inutiles, alors qu’une bougie enfoncée dans son anus éclaire un fumeur installé par terre !

Matthys Pool d’ap. Domenicus van Wijnen, Rites d’initiation des Bentvueghels : cérémonie d’admission d’un nouveau membre des Bentvueghels, détail, 1690-1708, burin et eau-forte, 59.8 x 49.9 cm, Paris, INHA.

Matthys Pool d’ap. Domenicus van Wijnen, Rites d’initiation des Bentvueghels : cérémonie d’admission d’un nouveau membre des Bentvueghels, détail, 1690-1708, burin et eau-forte, 59.8 x 49.9 cm, Paris, INHA.

2. Simon Vouet, La Diseuse de bonne aventure, 1617, huile sur toile, 95 x 135 cm, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica.

Simon Vouet, La Diseuse de bonne aventure, 1617, huile sur toile, 95 x 135 cm, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica

Simon Vouet, La Diseuse de bonne aventure, 1617, huile sur toile, 95 x 135 cm, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica

Plus trash que son modèle[2], la version de Simon Vouet a été entièrement peinte d’après nature. C’est-à-dire que les personnages sont peints à partir de modèles vivants qui ont posé durant tout le temps de l’exécution de la toile. Et l’artiste n’a pas idéalisé ses modèles qui portent le bronzage des gens du peuple et des rides de vieillesse ou d’expression. Le tableau est une sorte de mise en garde contre la naïveté et la bêtise. Le jeune homme modeste du centre est captivé par la belle diseuse de bonne aventure à qui il sourit niaisement. Non seulement il dilapide son peu de fortune pour une prédiction hasardeuse, mais la vieille femme qui se trouve près de lui en profite pour lui dérober sa bourse. Son sourire édenté nous est adressé, de même que le geste obscène de sa main droite. Dans ce tableau cadré à mi-corps et où les personnages sont grandeur nature, nous sommes complices de l’arnaque !

3. Giovanni Lanfranco, Jeune homme nu sur un lit avec un chat, 1620-1622, huile sur toile, 60 x 113 cm, Londres, Walpole Collection.

Giovanni Lanfranco, Jeune homme nu sur un lit avec un chat, 1620-1622, huile sur toile, 60 x 113 cm, Londres, Walpole Collection

Giovanni Lanfranco, Jeune homme nu sur un lit avec un chat, 1620-1622, huile sur toile, 60 x 113 cm, Londres, Walpole Collection

Pour une fois que ce n’est pas une femme nue lascivement allongée sur un lit ! C’est d’ailleurs toute l’originalité du tableau. Tout comme les Vénus (celle d’Urbino par exemple) sont des œuvres à caractère érotique, celle-ci, malgré le drap qui voile légèrement le modèle, l’est complètement. D’autant que le regard du jeune homme est sans équivoque et qu’il caresse voluptueusement la fourrure d’un chat noir et blanc monté sur le lit… On présente ce tableau comme le support de fantasmes homosexuels mais on sait aussi que la reine Christine de Suède le possédait et ne l’exposait pas avec ses autres tableaux de nus.  Présenté à part, peut-être voilé (en reprenant justement les fausses draperies peintes qui laissent croire qu’on est dans une alcôve), le tableau n’était pas seulement une belle pièce de sa collection…

4. Bartolomeo Manfredi, Bacchus et un buveur, v. 1621, huile sur toile, 132 x 96 cm, Rome, Galleria Nazionale d’Arte Antica.

Bartolomeo Manfredi, Bacchus et un buveur, v. 1621, huile sur toile, 132 x 96 cm, Rome, Galleria NAzionale d’Arte Antica.

Bartolomeo Manfredi, Bacchus et un buveur, v. 1621, huile sur toile, 132 x 96 cm, Rome, Galleria NAzionale d’Arte Antica.

L’un des tableaux les plus originaux de Manfredi. Et d’une grande force expressive. Un Bacchus juvénile et très humain presse une grappe de raisin blanc. Le jus tombe directement dans un verre, transformé en nectar vineux qu’un moustachu en costume XVIIe siècle, porte avidement à ses lèvres. Il s’agit d’une scène de taverne mais passablement fantasmée. Comme si le dieu du vin était l’un des acteurs des beuveries modernes. Loin de la nature, des satyres et autres bacchantes qui l’accompagnent habituellement, le tableau joue d’un cadrage serré, rapproché, autour des deux figures dont les gestes se complètent et s’imbriquent parfaitement. Le torse nu de Bacchus s’oppose au vêtement bariolé du jeune buveur et son visage trivial à celui moins visible mais plus calme de son compagnon. Le clair-obscur confère au tableau une ambiance particulière. La lumière crue, provenant de la gauche, fait ressortir les visages et les chairs alors que ce qui captive les deux hommes (le raisin et le vin), disparait dans l’ombre.

5. Claude Lorrain, Vue de Rome avec une scène de prostitution, 1632, huile sur toile, 60.3 x 84 cm, Londres, National Gallery.

Claude Lorrain, Vue de Rome avec une scène de prostitution, 1632, huile sur toile, 60.3 x 84 cm, Londres, National Gallery.

Claude Lorrain, Vue de Rome avec une scène de prostitution, 1632, huile sur toile, 60.3 x 84 cm, Londres, National Gallery.

A première vue, le tableau propose une carte postale de la cité italienne. La ville apparaît en arrière-plan, et le soleil éclaire joliment l’église de la Trinité des Monts. Le premier plan est quant à lui très sombre, vu en contre-jour, on y distingue à peine quelques personnages. L’identification du sujet a fait couler beaucoup d’encre. Plusieurs spécialistes y reconnaissent aujourd’hui une scène douteuse, des tractations préliminaires entre des prostituées et des clients potentiels…  S’il s’agit bien de cela, le sujet est original et clairement une rareté dans l’œuvre du Lorrain, plus habitué à peindre des paysages historiques ou des scènes portuaires ordinaires.

Pour en savoir plus :

[1] Les oiseaux de la bande.

[2] Le tableau est sans doute inspiré de la belle composition de Caravage (Louvre) ou, en tous cas, découle de toute une série d’œuvres inspirées par cette dernière.

L’exposition se tient au Petit-Palais à Paris du 24 février au 24 mai 2015.

Le site du Petit-Palais est très limité en informations (à moins d’aller voir dans le « dossier de presse ») mais on peut lire une interview intéressante d’Eric de Chassey,  Directeur de la Villa Médicis à Rome où fut présentée précédemment l’exposition.

Le catalogue de l’exposition est un peu cher (40€) mais il existe un hors-série de Connaissance des arts assez intéressant (H. S. n°655).

On lira aussi un compte-rendu bien illustré sur le site de La Tribune de l’Art.

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