Wild Wilde

L'importance d'être sérieux d'Oscar Wilde au Théâtre Montparnasse, 2013

L’importance d’être sérieux d’Oscar Wilde au Théâtre Montparnasse, 2013

Je ne prends presque plus jamais le bus et assez rarement le tram alors que j’ai toujours aimé les transports en commun pour le lâcher prise qu’ils autorisent : l’esprit est libre de vagabonder et tant pis s’il y a de la circulation, des piétons inconscients, des vélos kamikazes, des feux rouges terrorisants ou des radars camouflés ! Il faut quand même reconnaître que le bus aux heures de pointe ce n’est pas toujours cool non plus : cahots (les chers embouteillages), proximité avec les autres voyageurs (vous savez quand vous êtes pile poil à la hauteur de l’aisselle de votre voisin et qu’il est 18h…), position inconfortable (qui n’a jamais passé 1/2h de trajet sur la pointe des pieds, le bras levé pour attraper la barre et en vrille pour éviter que le sac ne coince systématiquement la porte coulissante, hein, qui ?). Bref. J’ai passé une heure dans le tram puis le bus un dimanche matin et c’était super. Du coup, j’en ai profité pour lire L’importance d’être Constant d’Oscar Wilde.

Je pense qu’on peut lire la pièce en moins d’1h30 puisque je l’ai presque terminé durant le temps de trajet. C’est donc une occupation qui n’est pas chronophage. J’aime les pièces d’Oscar Wilde et celle-ci en particulier, que je relis une fois par an à peu près. C’est léger et drôle bien que le regard que porte Wilde sur ses contemporains soit également assez piquant. Extrait de l’Acte I :

Algernon : Au fait, Lane, votre livre de comptes fait apparaître que jeudi soir, quand Lord Shoreman et Monsieur Worthing sont venus dîner ici, nous avons bu huit bouteilles de champagne.

Lane : Oui, Monsieur, huit et demie exactement.

Algernon : D’après vous Lane, d’où vient que, chez les célibataires, les domestiques apprécient tellement le champagne ? Je pose la question par simple curiosité.

Lane : J’attribue cet état de fait à la qualité supérieure du produit. J’ai, en effet, souvent remarqué que, chez les gens mariés, le champagne était rarement de premier ordre.

Algernon : Mon Dieu, Lane, le mariage serait-il une chose si démoralisante ?

Lane : Je crois Monsieur, que c’est un état qui peut être tout à fait agréable. Je n’en ai personnellement qu’une expérience assez limitée puisqu’à ce jour, je n’ai été marié qu’une fois – et encore, ce fut à la suite d’un malentendu avec une jeune personne qui m’avait…

Algernon : Je crains de ne pas m’intéresser passionnément à votre vie privée, Lane.

Lane : Comme Monsieur a raison. Ce n’est guère un sujet intéresssant. Moi-même, j’y pense le moins possible.

Algernon : Vous êtes un sage, Lane. Vous pouvez disposer, merci.

Lane : Merci à vous, Monsieur. (Il sort).

Algernon : Les idées de Lane sur le mariage me paraissent bien déprimantes. Le peuple n’a absolument aucun sens de ses responsabilités morales. Si l’exemple ne nous vient pas d’en bas, d’où viendra-t-il ?

The importance of being Earnest, 1895

The importance of being Earnest, 1895

L’idée de relire la pièce m’est venue cette fois-ci parce que j’ai vu une annonce concernant une nouvelle adaptation de la pièce au théâtre Montparnasse à Paris. Mais je me suis posé des questions concernant le choix du titre : L’importance d’être sérieux. Le personnage de la pièce s’appelle Ernest ce qui correspond au titre original de Wilde : The Importance of being Earnest et j’’ai bien compris que c’est un jeu de mot sur le terme « earnest » (honnête en anglais) et le prénom Ernest mais je ne vois pas trop l’intérêt de n’avoir pas gardé le titre complet dans cette nouvelle adaptation. Car après tout, être honnête ou sérieux, ce n’est pas tout à fait la même chose. Il est vrai qu’avec Ernest  le jeu de mots ne fonctionne vraiment qu’en anglais. Ce qui explique que les traductions françaises aient généralement tenté d’autres jeux de mots : L’importance d’être Aimé chez Anouilh, L’importance d’être Constant la plupart du temps, Il est important d’être Fidèle dans ma version. Ceci dit, la constance, ce n’est pas tout à fait la fidélité ni tout à fait l’honnêteté. Mais ma compréhension de la langue anglaise est trop superficielle et peut-être que la traduction permet ce glissement.

Lire Wilde fut cependant un grand plaisir, comme d’habitude. Il existe cependant un petit bémol à cela. Lire dans le bus un texte comique vous fait passer aux yeux des autres passagers pour une sorte d’illuminée excentrique. Car même en étant attentive à me mordre les lèvres pour ne pas trop sourire, j’avoue qu’à plusieurs reprises je me suis surprise avec un rictus d’hilarité et lorsque j’ai levé les yeux, j’ai bien vu que tout le monde se demandait bien ce qui me mettait tellement en joie ! Et bien ça, par exemple (extrait de l’Acte IV) :

Lady Bracknell : J’espère profondément qu’il ne va à présent rien se passer d’invraisemblable. L’invraisemblable dans la vie est très excitant, mais rarement de bon goût.

Jack : Il faut que je me retire un instant dans ma chambre. Gwendoline, attendez-moi ici.

Gwendoline : Si vous n’en avez pas pour longtemps, je vous attendrai toute une vie, mon chéri.

(Jack sort, en proie à une grande agitation).

Chasuble : A votre avis, que tout cela peut-il bien signifier, Lady Bracknell ?

Lady Bracknell : Je n’ose même pas l’envisager, mon Révérend. Je n’ai pas besoin de vous dire que dans les familles de la haute société, il ne saurait y avoir place pour le hasard, encore moins pour je ne sais quelles coïncidences bizarres.

(On entend un bruit violent)

Cecily : Oncle Jack semble étrangement agité.

Chasuble : Votre tuteur a une nature très émotive.

Lady Bracknell : Ce bruit est extrêmement désagréable. S’il est à la recherche d’un argument, il s’agit d’un argument de poids. Or, j’ai horreur des arguments quels qu’ils soient. Ils sont toujours vulgaires et souvent convaincants.

Pour en savoir plus :
 
L’édition lue et utilisée pour les extraits : Oscar Wilde, Il est important d’être Fidèle, adaptation de Jean-Luc Tardieu, éditions Maison de la Culture de Loire-Atlantique, 1998.
La pièce qui se joue au théâtre Montparnasse : L’importance d’être sérieux, traduction de Jean-Marie Besset. 
A revoir avec plaisir aussi, l’adaptation d’Oliver Parker avec Colin Firth et Rupert Everett absolument parfaits, évidemment.

 

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